L'hypothèse Dieu

 

Résumé de l'essai L'hypothèse Dieu (Liber 2015)

Chapitre 1. Ici et maintenant

Ici, c’est l’Occident, le Québec plus précisément, et maintenant, c’est la deuxième décennie du XXIe siècle.

Les faits. Les enquêtes se multiplient pour illustrer la croissance régulière de l’incroyance. Il y aurait actuellement entre 500 et 750 millions d’athées dans le monde. Le mouvement est généralisé en Occident. Bien qu'il soit plus lent aux États-Unis, la côte est américaine commence à y être entraînée. Il y avait en France, en 2011, deux fois plus d’athées que dix ans plus tôt. Le Québec n’est pas en reste. Selon les résultats d’un sondage effectué par CROP en février 2013, il n’y a plus que 59 % des Québécois qui disent croire en l’existence de Dieu alors qu’il y en avait près de 75 % en 2010, confirmant la tendance que prédisaient les experts. Chez les 18 à 34 ans, le pourcentage est de 37 %.

L’interprétation. Les causes sont fort complexes et font l’objet de débats : individualisme croissant, exercice de l’esprit critique, accroissement continu des connaissances qui rendent désuètes les explications religieuses. Les statistiques que nous avons recueillies et commentées ne prouvent rien d’autre que le fait que l’on devient de plus en plus serein dans un monde séculier qui se construit sans référence à la transcendance. Il y a, selon nous, un mouvement irréversible qui pourrait annoncer en Occident le déclin du catholicisme.

Un autre paradigme. Au-delà des causes que l’on peut évoquer, il est plausible de déceler un changement de paradigme : avec le temps, une façon de penser qui allait de soi pour une époque n’a plus aucune signification. La première génération qui a abandonné le catholicisme, comme le révèle la grande enquête en France en 2003, le faisait par rejet du contenu. La génération qui suit, n’ayant même plus de racines chrétiennes, le fait dans l’indifférence totale, conséquence ultime d’une éducation sans Dieu. La croyance dans le catholicisme tombe alors « par déshérence » et sans même qu’il soit besoin de discuter. Par analogie avec la description que faisait Max Planck de l’abandon progressif d’une « vérité » devenue obsolète, nous parlons de la Loi d’Attrition de Planck pour désigner un abandon de paradigme par disparition de ceux et celles qui le professaient. Elle est à l’œuvre actuellement pour le christianisme occidental.

Chapitre 2. Choix méthodologiques

Deux mots clés : « vérité » et « méthode ».

La vérité en puissance. Notre argumentation repose sur le postulat du réalisme : il est possible d’appréhender la réalité. Le nœud de l’argumentation sera de déterminer la nature de ce réel distinct du sujet pensant et d’établir la validité des représentations que l’on en donne. Nous sommes d’avis que la vérité est le principe régulateur de l’activité de connaissance. Nous sommes convaincus que seules l’observation contrôlée et l’expérimentation – caractéristiques de la science moderne – nous donnent la possibilité de savoir si nous nous approchons ou si nous nous éloignons de cette vérité. Nous rejetons le scepticisme, l’utilitarisme, le positivisme contemporain et toute forme de relativisme. Après avoir admis que notre prise de position pour l’immanence demande d’aller au-delà du savoir, nous affirmons qu’elle est orientée vers la « vérité en puissance ». Notre principe de simplicité, évoqué dans notre premier chapitre, nous donne une vision du monde qui fait l'économie de l’hypothèse Dieu.

Deux méthodes incompatiblesDans le débat qui oppose une vision « avec Dieu » et une vision « sans Dieu », la divergence est totale sur le plan méthodologique. Alors qu’en science, la vérité est l’horizon régulateur qui se dérobe, en religion, tout a déjà été dit en vérité. Le dialogue exige, de notre point de vue, que nous nous limitions à la « vérité en puissance », renonçant à toute position dogmatique. L’Église catholique se retrouve dans la très délicate posture d’appuyer concrètement quelques versets écrits par des auteurs qui, sans avoir accès à ce que la science nous apporte aujourd’hui, ont tenté d’imaginer l’origine de l’humanité. Il lui appartient de redonner à ces textes une signification compatible avec ce que l’on sait aujourd’hui. Considérer que l’on possède la source de la vérité ne dispense pas d’établir rationnellement la vérité de ce qu’on affirme. 

La théologie et la sciencePour se protéger de la science et même de la philosophie, l’Église a développé sa propre discipline, la théologie, qu’on a qualifiée de reine des sciences au Moyen Âge. Les temps ont bien changé, mais si l’Église accepte progressivement les données de la science et tient compte des analyses philosophiques elle espère toujours superviser ces disciplines à partir d’une Vérité révélée. La science fonctionne tout autrement. Elle est plus modeste. Elle sait que ses théories s’approchent du réel sans jamais parfaitement le décrire, que des ajustements sont nécessaires, que la quête du vrai est sans fin. La science atteint son objectif lorsqu’elle rallie la communauté scientifique universelle. La religion n’a rien de comparable. Les traditions religieuses se multiplient sans consensus sur la façon d’arbitrer les différends. Qui pourrait trancher? Une théorie scientifique contredite par l’expérimentation est rejetée. Une religion dont les dogmes sont remis en question invalide les approches qui n’utilisent pas ses propres critères de vérité.

Chapitre 3. Savoir et croire

La science ayant des limites évidentes, il faut aller au-delà du savoir. Mais l’acte de croire et la justification d’une croyance ont aussi leurs exigences. Une généalogie de la croyance religieuse explique la difficulté pour un non-croyant d’y trouver l’expression d’une vérité.

L’acte de croireLe mot « croire » désigne un processus – l’acte de croire – et annonce un contenu, objet de la croyance. Il caractérise une adhésion à un énoncé que l’on ne peut prouver rationnellement. L’acte de croire souligne la part inévitable de la subjectivité dans l’assentiment que l’on donne à un énoncé. Le raisonnement est second, d’autres processus comme l’intuition, l’imagination, le sentiment, la créativité, la socialisation sont à l’origine d’une croyance. 

Le besoin de croire. Au sujet d’un besoin de croire que d’aucuns considèrent comme universel, notre position est qu’il est instrumental au service de besoins fondamentaux dont il ne fait pas partie. L’agnostique et le sceptique n’ont pas besoin de croire.

La justification d’une croyanceL’esprit humain est ainsi fait que, même en reconnaissant l’impossibilité de prouver hors de tout doute ce que l’on croit, on a besoin de le justifier rationnellement. Nous analysons certaines acrobaties intellectuelles sans valeur épistémique avant de présenter différentes approches des sciences contemporaines pour expliquer la croyance.

Naissance et évolution des croyances. La religiosité n’est pas différente des autres caractéristiques du comportement humain, elle est attribuable à l’influence du milieu et à la personnalité comme en témoignent les recherches. L’analyse de la conversion contribue à dissiper la prétention d’une pure rationalité épistémique de la croyance religieuse. Celle de la déconversion ajoute à la compréhension du phénomène religieux.

Généalogie de la croyance religieuse. Après avoir montré que la rationalité cognitive ne peut être le fondement de la croyance religieuse, la généalogie s’intéresse à l’origine de celle-ci. L’utilisation du concept scientifique de surinterprétation contribue à comprendre l’évolution de la croyance catholique occidentale qui est loin d’avoir l’ampleur qu’on lui a longtemps attribuée. La généalogie de la croyance religieuse du XIXe siècle est surtout l’œuvre des philosophes. Ils ont ouvert la voie aux analyses contemporaines qui mettent à contribution l’ensemble des sciences humaines. On y analyse en détail la dynamique entre la composante cognitive et la composante psychoaffective d’une croyance : modèles cognitivistes et théorie de la dissonance cognitive se complètent. L’hypothèse Dieu n’est pas nécessaire pour comprendre la croyance religieuse.

Chapitre 4. L’énigme Jésus

Nous proposons de montrer que la Bible en définitive est moins de l’histoire qu’une histoire. Les versions de Jésus se multiplient au gré des croyances et des sensibilités; chez les croyants, mais aussi chez les experts.

Jésus après deux mille ans. À partir d’une soixantaine d’opinions d’experts sur les textes sacrés, nous déconstruisons la continuité que la chrétienté a tenté d’établir entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Passée au crible de la science, l’épopée de Moïse s’effrite au point que l’on doute même de son existence. Vient ensuite le choix arbitraire que l’on doit faire en présence des nombreuses images de Dieu dans l’Ancien Testament. Nous nous réjouissons que la chrétienté ait mis au rancart le Dieu vengeur qui ordonnait le meurtre d’hommes, de femmes et d’enfants, au profit du Dieu amour choisi par Jésus. Après une démystification des prophéties, nous soulignons combien la lecture allégorique des textes sacrés, d’usage courant à l’époque, nous apparaît aujourd’hui comme une méthode d’interprétation qui ne peut satisfaire le non-croyant. Nous lui opposons la lecture d’une « œuvre ouverte », une méthode contemporaine basée sur le principe que chaque génération recrée l’œuvre en la lisant avec sa propre sensibilité.

Foi ou scepticisme, deux histoires. L’hypothèse Dieu étant rejetée, il va de soi que nous rejetons l’idée d’un Dieu incarné. Une analyse de l’exégèse croyante monte l’énormité des difficultés que rencontrent les croyants qui veulent appuyer leur foi sur des faits. Les martyrs qui édifiaient parce qu’ils se faisaient tuer pour leur foi deviennent, aux yeux de certains analystes, des fanatiques suicidaires qui ressemblent davantage aux « martyrs de l’Islam ». Par-dessus tout, la naissance virginale de Jésus devient de plus en plus difficile à défendre. Les faits sont tels qu’il devient impossible de douter que Jésus a bel et bien eu des frères et des sœurs. Le processus de mythologisation de Marie, à la lumière de la littérature de l’époque, s’explique facilement. Les miracles de Jésus subissent le même sort de banalisation à l’encontre des dogmes catholiques qui proclament anathème celui qui prétend « que l’origine divine de la religion chrétienne ne peut être valablement prouvée par eux ». Même la résurrection de Lazarre et celle de Jésus sont mises en doute par des théologiens.

Jésus, ni plus ni moins. Jésus était un être d’exception. On l’a divinisé comme on l’a fait pour d’autres génies qui ont marqué l’évolution de l’humanité. Ce temps est révolu. Le Jésus du non-croyant est d’autant plus extraordinaire et attrayant qu’il est maintenant dépouillé de tout l’apparat divin qu’on lui a imposé.

Chapitre 5. L’origine de l’univers et de la vie 

Tout indique qu’il n’y a jamais eu ni commencement ni origine d’un cosmos infini dans lequel notre univers est apparu il y a plus de 13 milliards d'années. Pour ce qui est de l’origine de la vie, on l’attribue au hasard, opérant sous des contraintes de plus en plus précises pendant des milliards d’années.

Généalogie de l’idée d’un Dieu créateur. Rien ne distingue la Genèse parmi toutes les autres fantaisies mythiques sur les origines de notre univers, sinon la prétention, bien occidentale, qu’elle est d’inspiration divine. Nous retraçons les origines bien humaines des textes bibliques.

Le néant. L’histoire nous montre la « vacuité » de la notion de néant pour expliquer la création. Philosophes et scientifiques s’emploient à la dissoudre. Lorsqu’on cesse de confondre le commencement de notre univers avec l’origine de tout, l’idée même d’une création à partir de rien s’avère inutile.

Du dessein intelligent et du principe anthropique. Deux thèses de résistance à la constatation scientifique que le hasard est au cœur du processus évolutif. L’idée que notre univers obéisse à un plan préétabli ne tient pas la route, au point que la justice américaine a interdit d’inclure les idées créationnistes dans les cours de science. Les scientifiques rejettent majoritairement la version d’un principe anthropique fort qui suppose que ce qui existe devait exister. Ce principe vise à sauver l’idée que l’homme est l’aboutissement de l’univers, une idée qui ne résiste pas aux données scientifiques.

Brève histoire du finalisme. Les philosophes ont toujours été divisés au sujet du finalisme. Les concepts se bousculent et n’expliquent rien : finalisme immanent ou transcendant, cause finale, dessein, but, intention. Un terrain fertile pour construire l’idée d’un Dieu créateur dont le projet aboutit à l’homme, créé à son image. Les cultures qui se sont intéressées à la question de l’origine du monde ont développé des mythes extrêmement divers dans lesquels l’imagination humaine s’est donné libre cours. La science démontre maintenant que l’humain pense par analogie. Elle sonne le glas du finalisme.

Généalogie de la résistance au concept du hasard. Le hasard fait partie de la vie courante. Non pas l’absence de causes, mais la rencontre de séries causales indépendantes. On le constate dans la rencontre de deux êtres qui s’unissent pour procréer et dans la victoire d’un seul des quelque vingt millions de spermatozoïdes qui luttent pour féconder un ovule à la suite d’une éjaculation normale. Mais lorsque l’anthropocentrisme intervient, on refuse d’y voir le mécanisme de base de l’évolution. Si l’espace-temps du quotidien rend difficile de concevoir notre monde comme le fruit du hasard, un recul de quelques milliards d’années aide à comprendre que le hasard – mutation génétique et sélection naturelle – préside à l’évolution.

Chapitre 6. La nature humaine

La richesse de l’expérience humaine est sans pareille, mais pour le non-croyant l’hypothèse Dieu n’est plus nécessaire pour la comprendre et en expliquer l’origine.

L’exception humaine. Nous partageons la conviction qu’il est temps de mettre fin à l’idée que la nature humaine est fondamentalement différente du reste de la nature. Il n’est plus raisonnable de penser l’univers en fonction de l’homme.

Généalogie de l’idée d’âme immortelle. La mort rebute. Pas étonnant que l’on ait tenté de la vaincre en créant un monde surnaturel qui permet de survivre. La pensée est immatérielle, pourquoi ne le serions-nous pas fondamentalement? Et voici l’âme. Mais la raison n’est pas satisfaite. Pour le non-croyant, l’âme n’échappe pas à la mort. L’immatérialité de la pensée n’exige plus d’adhérer au dualisme cartésien. La mort est un fait incontournable.

Un dualisme périmé. On a longtemps supposé un double principe pour dissocier « esprit » et « cerveau ». Aujourd’hui un seul principe suffit, on est satisfait de voir dans l’expérience du « je » une propriété émergente de la nature au cours de l’évolution. Le non-croyant trouve dans la science une source de compréhension de la nature humaine plus satisfaisante que celle de la Bible. Une compréhension qui invalide les ségrégations de toutes sortes et met fin, en particulier, à la traditionnelle misogynie de la religion.

La responsabilité. L’approche naturaliste de la responsabilité individuelle est de plus en plus documentée, surtout depuis que les sciences conçoivent la vie et la conscience (l’esprit) comme des propriétés émergentes apparues au cours de l’évolution. Le déterminisme évident n’est plus un obstacle à une conception où chacun demeure responsable de ses actes.

L’apprivoisement de la mort. La mort – à l’origine des conceptions dualistes et surnaturelles – devient naturelle à mesure que l’homme retrouve sa place dans l’univers. Il a apprivoisé l’héliocentrisme et l’évolution, il apprivoise maintenant l’idée qu’il va mourir. Sur le chemin de l’immanence, la mort fait partie de la condition humaine, ni plus ni moins. Le surnaturel s’évanouit, l’âme meurt et l’hypothèse Dieu n’est plus nécessaire pour apprivoiser la mort.

Chapitre 7. La moralité

Le temps est révolu où l’hypothèse Dieu s’avérait nécessaire pour assurer la moralité. Seuls les États ont maintenant le pouvoir de décider des normes de comportement. Nous affirmons, par conviction, que l’homme est naturellement sociable. En raisonnant, nous concluons que cette affirmation est éminemment plausible.

Un préjugé tenace. Le préjugé du méchant mécréant est tenace, mais il ne passe pas l’épreuve des faits. Ce sont les pays les plus athées du monde qui affichent le taux de violence le moins élevé.

Une loi divine très humaine. Les dix commandements reprennent les enseignements des Égyptiens et de Confucius. Seul l’Occident, parmi des milliers de sociétés, a eu besoin de Dieu pour assurer la moralité de ses adeptes. Toutes les cultures enseignent la décence, la générosité, l’honnêteté, la droiture. La notion de péché – transgression de la loi divine – n’ajoute rien.

Le Mal et le péché originel. Au yeux de celui qui vit sans Dieu, ce sont deux notions qui ont fait plus de tort que de bien en raison du défaitisme et de la culpabilité qu’elles génèrent. La personnalisation du Mal, l’enfer, les milliers de démons que les théologiens dénombrent encore sur terre font obstacle à une saine moralité.

La moralité en gestation. Le sens moral élevé chez l’humain ne suffit plus à justifier une exception humaine. Elle n’est que le prolongement d’une moralité déjà amorcée dans le règne animal. Les données scientifiques s’accumulent pour le confirmer.

L’évolution de la moralité. Trois approches : dogmatisme, cognitivisme et intuitionnisme. La troisième nous permet d’inférer certaines règles morales intuitives à l’origine de nos jugements moraux. Il y a matière à débat, mais en toute éventualité, le non-croyant se passe de toute supervision divine.

Une moralité naturelle. L’idée d’une moralité naturelle a une longue tradition, qui se confirme aujourd’hui par de nombreuses recherches philosophiques et scientifiques.

Le progrès moral. Aucun consensus n’est possible sur la question du progrès moral. Nous nous limitons à proposer que la thèse du progrès est plausible, qu’elle trouve un appui principalement dans ce que nous appelons l’élargissement du champ empathique.

À la recherche de l’universalité. Seule une éthique universaliste de la discussion permet de progresser vers des consensus sur ce qui est aujourd’hui moralement acceptable. Elle suppose que l’on renonce à tout dogmatisme basé sur des normes immuables révélées il y a des milliers d’années.