Le naturalisme au quotidien

Naturalisme : Doctrine selon laquelle rien n’existe
 en dehors de la nature, qui exclut le surnaturel.
(Le Petit Robert)

Une position a priori distingue une vision naturaliste de celle qui ne l’est pas : on présume que la nature est autosuffisante, ce qui exclut l’existence d’une réalité spirituelle autonome. Le vocabulaire étant équivoque[1], utilisons une expérience de pensée pour bien caractériser cette vision : imaginons qu’à la suite d’un cataclysme semblable à celui qui a causé la disparition des dinosaures, l’humanité disparaît complètement[2]. En reste-t-il autre chose que des résidus matériels? Appelons « naturaliste » une vision qui commande la réponse : « non, il n’en reste rien d’autre » (Dieu, la conscience réflexive ou tout autre principe spirituel disparaissant avec l’humanité). Elle se distingue d’une vision qui conduit à une variante de ce qui suit : « oui, […] aura échappé à la destruction ». Pour contourner les difficultés de vocabulaire, toute vision qui rejette le naturalisme, tel que défini plus haut, sera désignée comme une vision N+.

Les a priori que l’on adopte, sans possibilité de preuves déterminantes, servent de fils conducteurs d’une quête de sens et, en particulier, du sens que l’on donne à la vie. La position naturaliste peut se résumer ainsi : sans l’homme qui se pose la question, la vie n’a aucun sens particulier, si ce n’est qu’elle existe, tend à se maintenir et à se reproduire. David Mills souligne le changement de perspective qu’introduit une vision naturaliste par rapport à une vision N+ : « Je pense que nous faisons une erreur grave en parlant du sens de la vie comme s’il était unique[3] ». On dit parfois que la vie est absurde. On ne constate pas l’absurdité, on la crée. Une blague qu’il faut prendre au sérieux : la vie n’a tellement pas de sens qu’on ne peut même pas dire qu’elle est absurde.

Le sens que l’on donne à la vie est une chose, celui que l’on donne à sa vie en est une autre. La quête de sens, pour la majorité des gens, semble beaucoup plus simple que ce qu’en disent les philosophes : « Diverses enquêtes aboutissent à la conclusion qu’il y a essentiellement trois grandes façons de donner du sens à sa vie : les relations affectives; les pensées, croyances et valeurs; l’action[4] ». La réponse que l’on trouve de jour en jour aux différents besoins fondamentaux de la personne semble être la principale source de sens. Dans la recherche d’une vie bonne, on se méfie souvent des besoins qui seraient le propre des animaux, alors que l’homme aurait comme aspiration de transcender ses propres besoins. La psychologie contemporaine réfute cette conception. Abraham Maslow[5], en particulier, a associé les plus hautes aspirations de l’être humain à une évolution naturelle des besoins humains. On constate aujourd’hui que la motivation se développe naturellement autour de trois grandes catégories, par ordre de priorité. Le premier niveau est sous le signe de l’autoconservation : les besoins orientent l’action vers ce qui apporte le bien-être physique et la sécurité matérielle. La satisfaction relative de ces besoins permet l’émergence d’un deuxième niveau qui se caractérise par l’autodéveloppement personnel : recherche de l’estime d’autrui (être aimé), de réussites personnelles et du sens qu’apportent les modèles culturels. L’autoconservation et l’autodéveloppement étant relativement assurés, les besoins s’orientent naturellement vers l’autodépassement : manifester de l’estime (aimer autrui), coopérer à une réussite collective, souvent plus importante que la réussite personnelle et participer à une quête de sens collective qui privilégie le questionnement plutôt que les réponses toutes faites[6].

Le naturalisme se distingue aussi d’une vision N+ en présence de la mort : terminus pour le naturaliste, passage à une autre forme de vie pour d’autres. L’opposition autrefois radicale entre ces deux positions s’atténue cependant à mesure que l’on apprivoise sa propre finitude. On voit de plus en plus de croyants abandonner l’idée d’une vie personnelle après la mort. Paul Ricœur en faisait partie : « La survie est une représentation qui reste prisonnière du temps empirique, comme un “après” appartenant au même temps que celui de la vie […] Pour employer un langage qui reste très mythique, je dirai ceci : Que Dieu, à ma mort, fasse de moi ce qu’il voudra. Je ne réclame rien, je ne réclame aucun “après”. Je reporte sur les autres, mes survivants, la tâche de prendre la relève de mon désir d’être, de mon effort pour exister, dans le temps des vivants ».[7]

Malgré l’opposition conceptuelle radicale entre le naturalisme et une vision N+, on observe des points de convergence sur le plan des attitudes et des comportements. Toutes les sagesses humaines semblent favoriser une décentration de soi-même, une ouverture, souvent un abandon, à plus grand que soi : la nature pour les naturalistes, Dieu ou autre chose dans une vision N+.

Sur le plan moral, on observe aussi une convergence croissante[8]. Les données factuelles rendent caduque l’idée d’une moralité douteuse qu’on associait jadis à une vision naturaliste[9]. La philosophe croyante Chantal Delsol en convient : « L’homme n’est pas un barbare, il développe toujours des morales. La célèbre citation de Dostoïevski — “si Dieu n’existe pas, tout est permis” — tient seulement de la stupeur et ne se justifie pas : le rejet de Dieu unique n’engendre pas le nihilisme, qui n’est qu’un moment bref, mais le retour des sagesses, qui sont des morales sans transcendance[10] ».

Au quotidien.

Lorsqu’on porte attention à sa propre vie ou à celle d’une autre personne, on peut y voir les manifestations de sa vision personnelle. À titre d’illustration, le discours qui suit donne un aperçu d’une vision naturaliste personnelle dans la vie courante.

Je suis le produit du hasard, mais construit de telle sorte que j’ai maintenant la possibilité de disposer de moi-même dans le cadre de ce que la nature et mon entourage ont fait de moi. En produisant la vie, puis l’espèce humaine, la nature s’est dotée d’une conscience d’elle-même. Je suis un moment de cette conscience. Elle me permet de satisfaire quotidiennement mes besoins tout en contribuant au bien-être de mes semblables. Lorsque je prends conscience que ma contribution est éphémère, je me souviens de ces moments de joie au bord de la mer, lorsqu’enfant je m’empressais de construire avec mes amis un château de sable avant que la mer ne vienne le reprendre. Nous regardions alors, sans tristesse, couler les grains de sable qui avaient été notre château. Nous avions construit pour le plaisir de construire, l’empressement à finir avant la marée montante étant plus important que la permanence de notre œuvre. Lorsque la mort viendra, je ne demanderai qu’à revivre cette joie de mon enfance par rapport à ce que j’aurai fait de ma vie. 

Les énoncés suivants soulignent quelques points de repère dans les pensées et les actes qui découlent de cette vision naturaliste au quotidien.

1)   Je suis le fruit du hasard. Tout a commencé pour moi lorsqu’un spermatozoïde Y a fécondé un ovule X.

2)   Ma vie m’appartient. Depuis que j’ai atteint l’autonomie personnelle et sociale, je ne me sens lié par aucune destinée préétablie ni aucune mission qui me serait confiée. J’ai l’entière responsabilité de mes actes et je tire une grande satisfaction de pouvoir faire des choix éclairés.

3)   Je m’interdis toute ingérence dans la vie d’une autre personne, sous réserve que je m’attends à ce qu’elle accepte les contraintes de la vie en société.

4)   Ma durée de vie est limitée et inconnue. Le seul indicateur pour planifier et réaliser ma vie est une moyenne statistique qui pour moi (qui vis au Canada, sans maladie connue) est de 81,24 ans, les possibilités allant de mon âge actuel à un maximum qui pourrait dépasser 100 ans.

5)   La mort est définitive. Il m’est impossible de savoir si elle me sera imposée ou si j’aurai l’occasion d’en décider, mais le cas échéant la décision m’appartiendra, que j’aie ou non le soutien de mes pairs et de la société dans laquelle je vis.

6)   La mort est naturelle. Je ne saurai jamais que je suis mort, mais je suis certain que cela se produira. Une autre certitude est qu’une fois mort, aucune souffrance ne pourra plus m’affecter; ni aucun plaisir, ce qui ne rend pas la mort attrayante.

7)   L’émergence au jour le jour de mes besoins fondamentaux me fournit l’information qui, soumise à la pensée critique, me permet de rendre chaque journée significative, avec plus ou moins de satisfaction. Horace me guide : Carpe diem, profite du jour présent.

8)   Le besoin que j’ai de me sentir bien physiquement légitime le temps que je consacre à ma santé et au plaisir des sens.

9)   Mon besoin de sécurité matérielle légitime l’énergie que je mets à m’assurer d’un budget équilibré pour bien vivre selon mes moyens.

10)         Mon besoin d’estime légitime le temps que je mets à créer et à maintenir un réseau affectif qui m’assure un équilibre entre des moments de solitude et des moments de compagnonnage.

11)         Mon besoin de réussite légitime le temps que je mets à entreprendre et à réaliser des projets réalistes, parfois seul et parfois en partenariat avec d’autres.

12)         Mon besoin de sens légitime le temps que je mets à m’informer, à me cultiver, à réfléchir, à questionner, à échanger, à lire, à m’exprimer, etc.

13)         Je suis conscient d’une solitude absolue, un prix que je paie volontiers pour la possibilité de dire « je » et pour l’autonomie personnelle qui en résulte.

14)         Je confirme à autrui le droit qu’il a d’être ce qu’il est, même lorsque j’aimerais bien qu’il soit autrement. Solidarité oblige.

15)         Je considère que l’amour est gratuit et imprévisible. Rien ne m’oblige à aimer mon semblable, mes sentiments ne pouvant être contraints par aucun commandement ni aucune loi. Respect absolu, amour sélectif.

16)         Aimant bien vivre en harmonie avec mon environnement physique et social, je m’efforce de résoudre les conflits de toutes sortes, les considérant comme inévitables, mais bénéfiques dans la mesure où ils conduisent à plus de solidarité. 

17)         Ne voyant dans la souffrance et la frustration aucune valeur spirituelle, je fais tout pour les éviter ou les résoudre lorsqu’elles s’imposent.

18)         Dans l’adversité, j’attaque ou je fuis selon ce qui me semble le plus approprié, sans égard aux normes culturelles à cet égard.

19)         Le remord qui m’incite à comprendre et à corriger les mauvais choix que j’ai faits (ou ceux que je n’ai pas faits) est plus efficace dans mon cheminement par essais et erreurs que la culpabilité engendrée par des normes rigides extérieures qui se dissipe par une absolution automatique.

20)         À tout moment et surtout en période de doute, je m’exerce à m’abandonner à plus grand que moi, ce que facilite la fascination que suscitent en moi la complexité et la beauté de la nature dont je suis le produit.




[1]Dans le vocabulaire traditionnel, on oppose immanence et transcendance ou monisme et dualisme. Mais la créativité humaine est telle, chez les philosophes en particulier, qu’aucun vocable ne permet de bien saisir les oppositions. Dans le débat immanence/transcendance, on s’efforcera de voir « la transcendance dans l’immanence » (Luc Ferry, 1996, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie. Paris : Grasset, p. 49). Pour ce qui est de l’autre opposition, monisme et dualisme, on parlera d’un dualisme revisité pour échapper à l’opposition traditionnelle entre le corps et l’esprit [Guenancia, P. (2012), Le fantôme de Descartes. De l’utilité de l’histoire de la philosophie, in Esprit, mars-avril].

[2]Pour ceux qui douteraient de la vraisemblancede l’image, le Scientific American (janvier 2016, p. 13 à 16) fait état de recherches de la NASA, au coût de 40 millions de dollars américains par année, pour identifier tous les astéroïdes qui menacent la Terre, pendant qu’on met au point des stratégies pour modifier éventuellement leur trajectoire.

[3]Mills, D. (2006), Atheist Universe, Berkeley : Ulysses Press, p. 32.

[4]Lecomte, J. (2007), Donner un sens à sa vie, Paris : Odile Jacob.

[5]Maslow, A. H. (2004), L’accomplissement de soi, de la motivation à la plénitude, Paris : Eyrolles.

[6]St-Arnaud, Y. (2013), Comprendre et gérer sa motivation, Montréal : Québec-livres.

[7]Ricœur, Paul (1995), La critique et la conviction, Paris : Calmann-Lévy, p. 239.

[8]Shermer, M. (2015), The Moral Arc, New York : Henry Holt and Company. Pour un résumé en français, voir le document en appoint du chapitre 7 : « La courbe de la moralité ».

[9]Giroux J. et St-Arnaud, Y., op. cit., chap. 8.

[10]Citée dans Schwarz, J.(2011), Le Monde des Religions, septembre-octobre, no49, p. 31-32.