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Quel sens donner à « croire que » ? | L'hypothèse Dieu

Message d'erreur

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Quel sens donner à « croire que » ?

Je pense qu’un chrétien (croyant et même pratiquant) pourrait, en un certain sens, répondre « oui » au moins aux neuf premières questions posées par l’expérience de Tobie. Mais, bien sûr, tout dépend de l’interprétation donnée à ces questions dont la formulation est souvent ambiguë. Il me semble que le « croire que » qui est l’élément central de chacune d’elles est interprété, en fait, comme « penser que », « estimer que » ou, à la limite, comme « prétendre savoir que ». Aussi un croyant pourrait-il dire « Je suis chrétien, mais je pense (ou même je pense savoir) qu’on ne peut soutenir que Jésus est Dieu, car je sais bien que ça n’a aucun sens pour un homme que d’être Dieu. Je ne peux donc pas dire que je sais que Jésus est Dieu ; autant dire que je suis plutôt enclin à penser qu’il n’est pas Dieu ou, en d’autres mots, je crois (entendez je pense) que Jésus n’est pas Dieu ». Un croyant pourrait bien tenir l’essentiel de ce propos, car il ne sait pas plus que le non-croyant ce que pourrait vouloir dire « être Dieu », surtout quand il est question d’un homme et il peut très bien ne pas trouver acceptable l’idée que l’on se fait généralement de ce que pourrait signifier « être à la fois homme et Dieu ». 

Cependant, s’il veut éviter d’engendrer de la confusion, un croyant ne devrait pas utiliser alors le verbe « croire », car pour un croyant chrétien, « croire que » veut dire autre chose que « savoir que » ou « penser que », de sorte qu’il ne pourrait dire « je crois que Jésus n’est pas Dieu » si cela voulait dire « je n’ai aucune confiance en Jésus qui n’a rien de plus que n’importe quel autre être humain plutôt sympathique ; je ne peux voir en lui un humain différent des autres, quel que soit le sens qui devrait être donné à la relation qu’il est présumé entretenir avec un monde divin que l’on ne peut d’ailleurs supposer existant en quelque sens que ce soit ». Un chrétien ne peut dire cela sans que son titre de chrétien perde tout son sens, car il exclurait alors toute possibilité de donner une quelconque signification à sa foi et exclurait toute dimension religieuse du terme « chrétien ». Il se dirait alors chrétien au même titre qu’il pourrait se dire aristotélicien, freudien ou darwinien. Un athée peut certes se dire chrétien s’il partage ce qu’il estime être l’essentiel des idées du Christ, tout comme il peut (ou pas) se dire freudien. Par contre, en réponse à la dixième question de Tobie, un chrétien ne peut se dire athée, si l’on donne tout leur sens aux mots et si l’athéisme est une exclusion de toute forme de reconnaissance d’une éventuelle divinité et, à plus forte raison, de relation à une telle divinité. Un chrétien ne pourrait dire : « je n’ai aucune confiance en un Dieu susceptible d’entrer en rapport avec moi de quelque façon que ce soit. Je ne crois absolument pas que cela soit même possible ». Si on lui demandait alors « pourquoi dites-vous cela ? », peut-être répondrait-il : « parce que je sais bien qu’il n’y a pas de Dieu que l’on puisse, ne fût-ce que métaphoriquement, qualifier de personnel ». Ce pourrait, en effet, être là la réponse d’un athée qui estimerait savoir ce qu’il en est de l’éventuel autre monde auquel un Dieu est associé. Mais le croyant, lui, ne sait pas et ne peut prétendre savoir quoi que ce soit à cet égard.

C’est qu’il ne faut pas confondre croire et savoir, car la foi ne renvoie à aucun savoir. Cette idée (que la foi n’a rien d’un savoir) est souvent bien reçue par les croyants qui y voient une simple considération théorique, mais qui hésitent souvent à en tirer les conséquences qui devraient aller de soi. Or, soutenir que la foi n’implique aucun savoir particulier, c’est estimer que la Révélation n’apporte au croyant aucune connaissance particulière qui ne serait pas parfaitement accessible à un athée, c’est admettre que l’on ne sait absolument pas qui est celui qu’on appelle Dieu et encore moins ce que pourrait être une personne divine (sans parler de ce que pourrait bien être un Dieu en trois personnes). C’est accepter qu’on ne sait strictement pas ce que peut vouloir dire « être Dieu » quand il est question d’un homme comme Jésus, ni ce que peut vouloir dire pour un mort de ressusciter. C’est accepter qu’on ne sait absolument pas ce que pourrait être une vie dans un au-delà de la mort et qu’on ne sait pas davantage ce que pourrait être une « loi divine », qu’on ne sait pas si une telle chose existe, ni ce que serait son contenu, etc. Le chrétien n’a aucune connaissance particulière à propos de ces questions ; en tout cas, il n’en a pas plus que l’incroyant. 

Cela ne signifie toutefois pas que le chrétien est moins croyant pour autant, car, comme plusieurs l’ont souligné, pour un croyant, il ne devrait pas être question de « croire que... », mais plutôt de « croire en... ». Un chrétien peut croire en Jésus et en Dieu, c’est-à-dire qu’il peut avoir confiance en quelque chose qu’il est bien loin de parvenir à cerner à sa satisfaction, mais qu’il exprime, plus ou moins maladroitement, dans les métaphores à l’aide desquelles il cherche à décrire l’objet de sa croyance. S’il prétendait savoir que Jésus est Dieu, il serait tenu de dire que toutes les très savantes personnes qui estiment qu’il ne l’est pas sont dans l’erreur et il devrait même s’estimer justifié de s’apitoyer sur leur attristante ignorance ! Un savoir, en effet, ne peut absolument pas faire place à un prétendu savoir opposé ou contradictoire. Par contre, quand un chrétien dit qu’il croit en Jésus, il dit qu’il met sa confiance en lui, tout en ne sachant pas vraiment en qui il croit au juste, puisqu’il ne peut expliquer de façon satisfaisante ce qui ferait que Jésus n’est pas un homme comme tous les autres. C’est pourquoi, je le rappelle, il peut estimer que Jésus n’est pas Dieu dans la mesure où ce qui est généralement associé au mot « Dieu » peut ne pas correspondre du tout à l’idée qu’il estime devoir se faire de la divinité. Du moins, il peut ne pas vraiment penser qu’il est Dieu, puisqu’il ne sait pas ce que voudrait dire au juste « être Dieu ». Ceci ne l’empêche pas d’avoir confiance en Jésus et de croire en lui, sans vraiment savoir ce que cela implique (dans les termes précis qui sont requis par ce qui mérite d’être appelé un savoir). Il en va de même des autres questions qui préoccupent Tobie. Évidemment, si le chrétien estimait que « croire en quelque chose » veut dire « être convaincu que ce quelque chose, dont il saurait très bien de quoi il s’agit, existe bel et bien tel qu’il se le représente », il ne pourrait évidemment « croire » à la fois que Jésus est Dieu et qu’il ne l’est pas. Mais il peut fort bien avoir confiance en Jésus et être convaincu que cette confiance est fondée sur quelque chose qui, toutefois, ne peut se décliner de manière à ce que l’on sache au juste en quoi ce quelque chose consiste. Un croyant peut avoir confiance en quelque chose qu’il est incapable d’expliciter comme le contenu d’un savoir exige de l’être. Et il ne peut qu’en être ainsi, car si ce en quoi ce croyant croit relève vraiment d’un autre monde, cela dépasse par hypothèse les capacités cognitives de l’intelligence humaine, laquelle peut à peine espérer pouvoir parvenir un jour à cerner, au demeurant bien péniblement, les traits les plus fondamentaux du monde naturel qui nous est pourtant si familier.

Il serait, en effet, bien prétentieux de dire que nous savons de quoi il s’agit quand il est question de ce que les représentants les plus autorisés des religions ont souvent qualifié de « mystère insondable ». C’est en ce sens que je soutiens qu’un croyant peut être parfaitement agnostique puisqu’il me semble raisonnable de définir un agnostique comme une personne qui estime ne disposer, et ne pouvoir disposer, d’aucun savoir qui ne soit pas tout autant accessible à qui que ce soit, croyant ou non. Un croyant chrétien ne peut certes pas dire que, en tant que croyant, une révélation lui a été transmise par les textes sacrés, puisque le contenu déchiffrable de ces textes est parfaitement accessible à n’importe quel athée qui s’y intéresse. Et il est indiscutable que plusieurs athées connaissent ce contenu beaucoup mieux que la grande majorité des croyants. Cependant, cela n’empêche pas un croyant d’être inspiré par tel passage de ces textes, ou par autre chose, et de croire en ce par quoi il est spirituellement inspiré. 

Toute la question est de savoir s’il est absurde ou non de faire confiance à ce qu’il est par hypothèse  impossible de cerner. Un croyant est une personne qui pense que cela n’est nullement absurde et qu’on aurait tort de conclure que rien d’autre que ce que nous parvenons à cerner et à analyser rationnellement mérite d’être considéré. Bref, un croyant est une personne pour qui il est loin d’être absurde de penser que pourrait bien exister un tout autre monde que celui qui se prête à nos analyses, que pourrait bien exister une tout autre sorte de réalité que celle qui constitue l’étoffe du monde (fondé sur la matière) qui nous est si familier. Guidé par quelques modestes expériences qui n’ont certes rien à voir avec des preuves ou avec des démonstrations, mais qui suggèrent qu’un autre monde pourrait bien, et même semble bien, être une réalité, un croyant voit là des incitations à croire et il peut être amené à croire en quelque chose qu’il ne parvient pas à cerner et en quelque chose qui peut influencer sa vie (selon un mode qu’il ne peut d’ailleurs pas cerner davantage). Bref, il est amené à faire confiance, donc à croire et se reconnaît alors croyant même s’il ne peut, pas plus que Tobie, tenir pour vrai ou bien établi ce que celui-ci semble enclin à mettre en doute.

Bien sûr, pour pouvoir soutenir que son attitude est une attitude tout à fait raisonnable, il ne suffit pas à un croyant de dire qu’il croit en quelque chose qu’il ne peut connaître ou décrire en termes satisfaisants. Vu la masse d’arguments apparemment dévastateurs à l’endroit de ce sur quoi porte la foi des croyants — arguments qui sont constamment repris par de très respectables penseurs qui se rattachent au monde philosophique ou scientifique ou qui se veulent avant tout pragmatiques — ce croyant doit aussi montrer que ces arguments sont beaucoup moins décisifs qu’il n’y paraît. Cela me semble s’imposer, car nombre de ceux qui invoquent ces arguments sont convaincus, non sans une certaine suffisance en bien des cas, que croire au sens où croient les croyants est une attitude totalement irrationnelle. Il ne saurait être question d’examiner ici ces multiples arguments et d’en mettre les failles en évidence, mais c’est ce que j’ai cherché à faire dans les quatre derniers des six chapitres d’un livre intitulé Tout en même temps agnostique et croyant[i]. Je me permettrai toutefois de souligner à nouveau que la mise en cause de ces arguments ne peut avoir un sens que si l’on prend au sérieux l’idée que la foi des croyants n’est aucunement un savoir. Je ne dis pas que ceux qui prennent cela au sérieux seront forcément convaincus par les contre-arguments que j’oppose aux arguments qui entendent démontrer la vanité de la foi, mais je soutiens qu’on peut difficilement échapper à l’emprise de tels arguments si l’on ne se résout pas d’abord à dissocier totalement foi et savoir. Par contre, il suffit de voir clairement que plusieurs présupposés de ces arguments sont bien mal fondés pour que l’on soit justifié d’estimer ne pas pouvoir conclure de façon décisive dans un sens ou dans l’autre à propos de la question de savoir si l’option du croyant est justifiée ou non. Or, dans une situation où l’on peut s’estimer obligé de choisir (ici entre croire et rejeter toute foi) et où aucun argument ne peut être décisif, il n’y a rien d’absurde à opter dans un sens ou dans l’autre. Bref, il suffit de prendre conscience des failles qui se glissent dans la plupart des arguments qui prétendent montrer l’incompatibilité de la foi et de la raison pour être justifié de conclure que la confiance du croyant (basée sur des incitations à croire qui, bien sûr, n’ont rien de décisif ou d’incontournable) est une attitude tout à fait raisonnable, sans être la seule qui puisse être qualifiée ainsi.


[i]Lagueux, M. (2017), Tout en même temps agnostique et croyant, Montréal : Liber. On trouvera un commentaire de ce livre dans le document en appoint