Q10. L'athéisme chrétien

Peut-on légitimement se dire chrétien et croire que Dieu n’existe pas, en se disant chrétien athée ?

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OUI 

André Comte-Sponville : « J’ai été élevé dans le christianisme. Je dois à cette religion, donc aussi à cette Église (en l’occurrence la catholique), une part essentielle de ce que je suis ou de ce que j’essaie d’être… […] je me définis comme un athée fidèle. […] La foi c’est la croyance en Dieu. La fidélité, au sens où je prends le mot, c’est l’attachement à un certain nombre de valeurs, de règles, de traditions, en même temps qu’à une certaine histoire et à une certaine communauté […] Ce que j’ai retenu d’important de la lecture des Évangiles, ce n’est certainement pas l’idée que ce qui ferait la valeur d’une vie humaine, ce serait le fait que tel ou tel individu croit ou pas en Dieu, croit ou pas en une vie après la mort […] ce qui fait la valeur d’une vie humaine — et tel est, me semble-t-il, le véritable enseignement des Évangiles, en tout cas celui qui me touche et que je retiens — c’est la quantité d’amour et de justice dont on est capable[i]. »

Lloyd Geering : « Je vais [dans ce livre] argumenter en faveur des deux énoncés suivants : 1) Lorsqu’on l’examine attentivement, contrairement à ce dont on présume couramment, la tradition vivante de la chrétienté ne dépend pas de la croyance traditionnelle (théiste) en Dieu. 2) La chrétienté, dès ses origines, était déjà en voie de rejeter le théisme [...] Dans une chrétienté sans Dieu, il n’y a pas de place pour la figure traditionnelle du Christ comme Sauveur divin. Mais il y a certainement une place pour Jésus le maître, l’homme sage, celui qui a revitalisé le chemin de la liberté.[ii] »

Klaas Hendrikse : « Durant mes dernières années d’études [… u]ne fenêtre s’est ouverte qui ne s’est jamais refermée ensuite : c’est donc possible ! On peut être croyant, et même chrétien, sans être obligé de croire que Dieu existe […] La foi de la plupart des gens repose sur la conviction que Dieu existe. Ma foi repose sur la conviction que Dieu n’existe pas […] Je suis un athée croyant […][iii] »

Daniel Maguire : « Plus important que les hypothèses au sujet de "Dieu", il y a une urgence absolue de répondre positivement et avec créativité à la merveille qu’est la vie. Le mot "Dieu"  nous place sur un terrain glissant, car l’humanité n’a jamais été d’accord sur sa signification. Le progrès moral de l’humanité n’a jamais été dépendant des sables mouvants de l’orthodoxie, et n’a jamais pris racine dans le marais instable du discours sur Dieu.[iv] »

Brian Mountford : « L’expression "athée chrétien" me convient parce qu’elle décrit tellement bien tous ces gens que je connais qui valorise l’héritage culturel de la Chrétienté sans effectivement croire en Dieu […] À tous ces gens, je veux dire, regardez, vous n’avez pas à prendre en considération le surnaturel et les dogmes ; vous pouvez être athée tout en trouvant un sens à la chrétienté avec le sentiment de faire partie de l’Église si vous le souhaitez.[v] »

Raimon Panikkar : « Quand il s’agit de parler de l’expérience suprême le mot même de "Dieu" est tendancieux, bien que nous ne puissions faire autrement qu’employer un mot ou un autre. Je m’empresse par ailleurs de noter qu’en dépit de son ambiguïté, l’expérience de Dieu est une "impossibilité". Il n’est pas d’expérience possible de Dieu, pour le moins au sens monothéiste du mot […] Le pluralisme est inhérent à la condition humaine et empêche de parler de Dieu à partir d’une seule perspective ou d’un unique principe d’intelligibilité. Le mot "Dieu" lui-même n’est pas nécessaire […] Celui qui considère que l’étiquette de "chrétien", par exemple, le sépare des "non-croyants" confond l’expérience de Dieu avec l’interprétation de l’expérience de Dieu.[vi] »

NON 

Philippe Capelle [contestant la position d’« athée fidèle » d’André Comte-Sponville, cité plus haut] : « Pour le résumer d’un mot, je dirai, sous votre contrôle, que vous êtes un athée "chrétien" mais que vous n’en êtes pas si facilement quitte à l’égard du "chrétien" dès lors que vous en retranchez l’un de ses nerfs vitaux, c’est-à-dire la foi […] Permettez-moi d’indiquer que dans votre opération sélective personnelle […], le chrétien ne reconnaît plus tout à fait son bien ni le bien de sa tradition que vous dites cependant solliciter[vii]. »

Joseph Doré : « Comment se présente plus précisément le contenu essentiel du message que prêchait Jésus ? Au bout du compte, on peut estimer que tout ce qu’il prêchait était commandé par deux annonces essentielles. Tout d’abord, il existe un Dieu "vivant et vrai" auquel on peut s’adresser comme à un père. Ce Dieu est à la fois le Créateur de tout ce qui existe et la Providence…[viii] »

Joseph Moingt : « […] Je n’en présume pas moins que le salut vient de Dieu et ne peut être attendu que de lui, et donc que la recherche d’un salut, quel qu’il soit, se fonde sur la croyance en Dieu et ne peut être reconnue et identifiée que là où il est question de lui : on ne peut parler de l’un sans l’autre […] le salut que le chrétien reçoit et attend de Dieu est la venue vers lui d’un Dieu sauveur qui l’introduit dans son intimité.[ix] »

Christoph Schönborn : « L’espace et le temps apparaissent avec le big-bang […] Que nous enseigne vraiment la foi chrétienne ?[…] Le Dieu éternel a appelé à l’existence tout ce qui existe en dehors de Lui, au ciel et sur la terre. […] Dieu seul est créateur.[x] »




[i]Comte-Sponville, A. (2006), L’Esprit de l’athéisme ; introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris : Albin Michel, p. 9; Capelle, P. et Comte-Sponville, A. (2005), Dieu existe-t-il encore?, Paris : Les Éditions du Cerf, 80-81 et 94.

[ii]Geering, L. (2002), Christianity without God, Santa Rosa, Cal. : Polebridge Press, p. 16 et 145.

[iii]Hendrikse, K. (2011), Croire en un Dieu qui n’existe pas, manifeste d’un pasteur athée, Genève : Labor et Fides, p. 23, 29 et 46.

[iv]Maguire (2014), Christianity without God, New York : State University of New York, p. 182.

[v]Mountford, B. (2011), Christian Atheist, UK : O-Books, p. 1 et 8. 

[vi]Panikkar, R. (2014), L’expérience de Dieu, Paris : Albin Michel, p. 7-8, 29 et 202.

[vii]Capelle, P. et Comte-Sponville, A. (2005), Dieu existe-t-il encore?, Paris : Cerf, p. 104.

[viii]Doré, J. (2015), Jésus expliqué à tous, Paris : Seuil, p. 52.

[ix]Moingt, J. (2014) Croire au Dieu qui vient, Paris : Gallimard, p. 47, 295.

[x]Schönborn, C. (2007), Hasard ou plan de Dieu?, Paris : Cerf, p. 31 à 37.