Pour une morale, laïque ou confessionnelle

 

La Presse, 14 octobre 1989

Le débat sur l'école laïque vs l'école confessionnelle est loin d'être clos. Au centre de ce débat, il y a le problème de l'enseignement de la morale. Qu'est-ce qu'une morale laïque, qu'est-ce qu'une morale confessionnelle ? L'une et l'autre sont-elles accessibles à tous les enfants du Québec; au cas où elles ne le seraient pas, devraient-elles l'être?

Pour-ma part j'avoue que si je parvenais à trouver une morale qui, d'une part aurait des fondements solides et qui, d'autre part, aurait des chances de prendre racine dans la société québécoise, je ne me soucierais guère de savoir si elle est laïque ou confessionnelle.

Je suis à la recherche d'une telle morale. C'est pourquoi j'ai lu avec beaucoup d'intérêt le dernier livre de Pierre Bourgault[1]Comme le Mal de l'âme de Claude St-Laurent et Denise Bombardier, ce livre marque l'avènement au Québec d'une pensée laïque affirmatrice.

Bourgault moraliste! Mais oui! Pas encore moralisateur cependant. Voici sa grande maxime: «Est moral tout ce qui ne relève pas de l'exploitation». Non, ce n'est pas la vulgate marxiste ! Aux yeux de Bourgault l'employé syndiqué qui abuse de ses congés de maladie triche autant que la pétrolière qui hausse démesurément le prix de l'essence. Le malade qui fait du magasinage triche autant que le médecin qui multiplie inutilement les actes rémunérés.

Seule une morale digne de ce nom, conclut Bourgault, peut nous mettre à l'abri d'un État policier: «Mais hélas! dit-il, trop de gens croient que la morale est plus contraignante que la police. Nous paierons cher notre absence de morale».

Quand j'apprends ensuite que les auteurs préférés de Pierre Bourgault sont Alain et Paul Valéry, je commence à croire qu'il existe une véritable tradition laïque au Québec.

Mais déjà se pose une question qui déborde le contexte québécois: celle de l'humanisme.

Pierre Bourgault, comme la plupart de nos penseurs laïques, se rattache au courant humaniste. Définissons bien nos termes. Dans son usage le plus courant, le mot humanisme désigne une grande sollicitude pour l'être humain, et je ne sais quel parfum d'universalité et d'antiquité qui s'ajoute à la culture générale. Il a un sens positif et il peut être employé aussi bien à propos d'un athée qu'à propos d'un croyant.

J'emploie ici le mot humanisme dans son sens plus technique, où il désigne une philosophie centrée sur l'homme plutôt que sur Dieu ou sur la nature.

Chez les Grecs, cosmologie, métaphysique et morale étaient au fond indissociables. Vivre moralement, cela consistait à s'efforcer de faire régner en soi-même et dans la société un ordre semblable à celui qu'on apercevait dans l'univers et dont on avait conservé la trace au fond de soi-même. En ce sens, ni les platoniciens, ni les aristotéliciens, ni les stoïciens n'étaient des humanistes car tous subordonnaient le microcosme (l'homme) au macrocosme (l'univers). Tous pensaient que l'âme de l'homme devait gouverner ce der­nier de la même manière que l'âme du monde gouverne la matière, je donne ici le point de vue stoïcien en le schématisant à l'extrême, Mais je rends compte par là de ce qui distingue les morales modernes des morales anciennes: Dieu et la nature sont le centre dans le second cas. Dans le pre­mier, c'est l'homme qui est le centre. D'où le mot humanisme.

Le renversement s'est opéré à la Renaissance, au moment où la nature, expliquée désormais non par des formes offertes à la contemplation, mais par des forces se prêtant à l'analyse, a cessé de pouvoir ser­vir de modèle à l'humanité. Cette nature que Platon considérait comme analogue à une oeuvre d'art, a été considérée comme une machine à partir de ce moment. Telles furent les conséquences de la révolution copernicienne. Au même moment, il y eut, sur le plan moral, une révolution copernicienne inversée: l'homme qui ne pouvait plus imiter l'ordre du monde, allait trouver en lui-même les fondements d'une justice et d'une liberté qu'il allait se proposer à lui-même conne idéal. D'un côté donc, une science qui se consacre à l'analyse des forces de l'univers, de l'autre une conscience qui trouve son sens en elle-même.

La Révolution française a marqué l'apogée de cette science et de cette morale dissociées l'une de l'autre comme le corps est séparé de l'âme dans la philosophie carté­sienne. Force d'un côté, droits de l'autre.

On sait l'usage que Napoléon a fait de cette philosophie avant même la fin de la Révolutiofrançaise.

Après la seconde guerre mondiale, les plus grands philosophes éprouveront le besoin de mettre en question aussi bien l'humanis­me que la vision scientifique du monde. Parmi eux, il y eut Martin Heidegger en Allemagne et, en France, Claude Lévi-Strauss et Si­mone Weil, entre autres.

Voici la critique de Simone Weil. Elle a pour point de départ un passage célèbre de Mein Kampf où Hitler tire ses propres conclusions d'une vision du monde où la force apparaît comme souveraine dans l'univers.

«L'homme ne doit jamais tomber dans l'erreur de croire qu'il est seigneur et maître de la nature... Il sentira dès lors que dans un mon­de où les planètes et les soleils sui­vent des trajectoires circulaires, où des lunes tournent autour des pla­nètes, où la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse, qu'elle contraint à la servir docilement ou qu'elle brise, l'homme ne peut pas relever de lois spéciales».[2]

Et voici le commentaire de Si­mone Weil : « Hitler a très bien vu l'absurdité de la conception du XVIIIe siècle encore en faveur au­jourd'hui, et qui d'ailleurs a déjà sa racine dans Descartes. Depuis deux ou trois siècles, on croit à la fois que la force est maîtresse uni­que de tous les phénomènes de la nature, et que les hommes peuvent et doivent fonder sur la justice, re­connue au moyen de la raison, leurs relations mutuelles. C'est une absurdité criante. Il n'est pas concevable que tout dans l'univers moderne telle qu'elle a été fondée par Galilée, Descartes et plusieurs autres, poursuivie au XVIIIe notamment par Newton au XIXe. au XXe. Dans lesecond, on se met en opposition radicale avec l'humanisme qui a surgi à la Renaissance, qui a triomphé en 1789, qui sous une forme considérablement dégradée a servi d'inspiration à toute la IIIe République».[3]

Simone Weil dénonce ici com­me illusoire et contradictoire la dissociation entre l'éthique et la cosmologie qui caractérise la mo­dernité. La crise écologique, venue après les deux grandes guerres, rend sa critique encore plus perti­nente. La crise écologique est la concrétisation de la dissociation entre l'éthique et la cosmologie.

Alors? Nous aurons une morale digne de ce nom — et ce n'est pas son caractère laïc ou confessionnel qui lui conférera cette dignité — quand nous aurons une cosmolo­gie, une vision du monde faisant place à un principe autre que la force, tout en étant compatible avec les analyses de la science. Une telle morale sera à bien des égards en contradiction avec l'hu­manisme, au second sens du terme.

C'est pourquoi l'hypothèse Gaia, où la terre-biosphère apparaît comme un organisme vivant, me paraît si importante. C'est l'une des premières fois qu'on nous propose, sous une forme accessible à tous, une vision du monde à la fois belle et vraie. Une morale fondée sur la vie pourrait devenir possible dans ces conditions


[1]Bourgault, P. (1989), Moi je m’en souviens, Montréal : Stanké.

[2]WEIL, Simone, L’enracinement, 1949, p.302.

[3]Ibid, p.303.