Les difficultés de la connaissance immédiate

 

Peut-on espérer établir la vérité d’un énoncé qui échappe à toute vérification empirique? Certains philosophes se sont découragés en optant pour le relativisme. Jocelyn Giroux en fait une critique en marge du chapitre « Introduction ». D’autres philosophes sont optimistes et se donnent un vocabulaire qui indiquerait la voie à suivre : intuition, saisie immédiate, expérience immédiate, connaissance intuitive, connaissance immédiate. Le philosophe Jacques Dufresne voit dans celle-ci une forme supérieure d’accès à la vérité.

« Dans la même tradition [philosophique qui reconnaît une connaissance médiate], on admet aussi l’existence d’une connaissance immédiate, c’est-à-dire sans intermédiaire : elle se confond avec l’attention, elle est intuition du présent. L’être s’y livre tel qu’il est. Cette connaissance immédiate peut-être de divers ordres : sensible, intellectuelle, psychologique, métaphysique ou même mystique. »

« Pour être authentiques, les formes supérieures de connaissances immédiates exigent une transparence et une lucidité qu’on ne peut acquérir sans rigueur. Si la connaissance immédiate est la plus élevée elle est aussi la plus personnelle et par là, la plus facile à falsifier ou à mimer. Pour une expérience mystique authentique, combien d’expériences fusionnelles plus ou moins hystériques! Les sectes et les fondamentalismes ont créé une véritable industrie de l’expérience fusionnelle.[i] »

Selon cette problématique, on est en droit de se demander, en présence d’un témoignage basé sur la connaissance immédiate, s’il est authentique ou falsifié. Et si cette connaissance immédiate doit être un chemin vers la vérité, il nous faudra des critères pour l’authentifier. La psychologie nous aide à mesurer la difficulté que le philosophe devra surmonter.

Eugène Gendlin[ii], collaborateur de Carl Rogers — deux figures dominantes de la psychologie humaniste —, a décrit en détail le processus de symbolisation de l’expérience immédiate. Pour aider un client à s’approprier celle-ci, le thérapeute le guide vers cette zone de lui-même qu’on appelle le sens corporel (felt sense), là où prend forme implicitement (sans symbolisation) ce que l’on vit. C’est le substrat de ce qui peut ou non émerger progressivement à la conscience sous forme d’images ou d’associations incompréhensibles et parfois aboutir à une conceptualisation provisoirement satisfaisante. Aucune personne ne peut arrêter, dans une formulation définitive, ce que lui apprend son expérience immédiate. L’insight le plus spectaculaire doit encore être soumis à l’épreuve du temps et de la quotidienneté. Mais en toute éventualité, même les éléments déterminants de cette expérience évolueront.

Il y a certes une connaissance immédiate de ce que l’on perçoit et de ce que l’on ressent — je sais qu’il pleut, que je suis triste ou amoureux ou que j’existe —, mais là s’arrête l’objet de cette connaissance. Dès qu’on risque un énoncé devant décrire « ce que je suis », le mouvement se poursuit. L’énoncé d’aujourd’hui sera bientôt remplacé par un autre plus satisfaisant et parfois contradictoire. Il va de soi qu’une prétention de connaissance immédiate de ce qui se passe chez autrui ou dans un monde surnaturel est sans fondement psychologique.

Du point de vue d’un témoin extérieur, l’expérience de l’autre est toujours inaccessible. C’est le cas du psychothérapeute qui est le témoin privilégié du mouvement d’appropriation que fait le client de sa propre expérience. Il est impossible de l’anticiper. Cela ne veut pas dire que l’interprétation et l’expertise du thérapeute ne sont pas utiles. Toutes les approches thérapeutiques y ont recours. Mais aucun thérapeute sérieux n’affirmera qu’il a une connaissance immédiate de ce que vit son client. Si parfois celui-ci attend de son thérapeute une révélation — une position d’abandon qui évoque celle des mystiques envers Dieu ­—, le processus thérapeutique exigera qu’il dépasse cette attitude et devienne proactif.

Lorsqu’un psychologue aide une personne à s’approprier sa propre expérience, il constate que même la reformulation la plus empathique de ce qu’il perçoit chez son client est conditionnée par ses schèmes culturels ou professionnels. Dans l’approche de Carl Rogers[iii], qui est allé le plus loin dans l’accompagnement thérapeutique dépouillé de toute expertise, on considère que la réitération, la reprise des mots mêmes utilisés par le client, est la meilleure façon d’aider celui-ci à rester centré sur son expérience immédiate. Et encore là, on observe qu’une simple variation de la tonalité enraye parfois le processus évolutif naturel. Dans ce contexte, une « connaissance immédiate de l’autre » est impossible. Et si on croit avoir une saisie intuitive de l’autre, la marge d’erreur est telle qu’il vaut mieux passer outre. En paraphrasant une formule de Jules Lequier, on doit admettre que « quand on croit savoir ce que l’autre vit, il faut savoir qu’on le croit, non pas croire qu’on le sait ». 

Comme l’écrivait Guy Le Boterf lors d’un dialogue : « Tout cela me rappelle cette admirable et dernière phrase du livre Le Sacrifice interdit de la psychanalyste Marie Balmary[iv] : "Celui qui arrive chez un psychanalyste est un inconnu, venant à un inconnu. Lorsqu’il en repart, il est mystère". J’ajouterais volontiers que le fameux « connais-toi toi-même » ne doit pas être pris au pied de la lettre : le « je connaissant » échappera toujours à la connaissance. Vouloir tout mesurer, paramétrer, modéliser dans nos sociétés ne peut, de mon point de vue, qu’aboutir aux dangers et à l’impasse de la démesure. "Le Je ne connaît aucun système de coordonnées" écrivait Martin Buber ».

Les neurosciences nous renseignent aujourd’hui sur le caractère idiosyncrasique de l’expérience immédiate qui implique tout le corps. La théorie des marqueurs somatiques d’Antonio Damasio, en particulier, éclaire le processus de l’experiencing tel que Gendlin le décrit : on ne peut isoler le cognitif du psychoaffectif. « Je forme l’hypothèse que le premier et le plus élémentaire des produits du protosoi [la base neurologique qui permettra plus tard l’émergence d’un soi noyau et d’un soi autobiographique] ce sont les sentiments primordiaux qui apparaissent spontanément et continûment dès que nous sommes éveillés. Ils nous donnent une expérience directe de notre corps vivant, sans qu’il soit besoin de mots et sans fard, uniquement liée à la simple existence[v] ». Nous savons maintenant que chaque individu, d’une façon unique, construit le sens qu’il donne à tout : « Il ne s’agit pas d’activer le bon symbole, mais de la construction dynamique de l’expérience mentale[vi] ».

Damasio nous dit pourquoi une « connaissance immédiate d’autrui » est impossible : « L’état conscient de l’esprit est vécu exclusivement à la première personne pour chacun de nos organismes; il n’est jamais observable par quelqu’un d’autre[vii] ». Et si on objectait qu’il ne s’agit pas d’observation, mais d’une saisie intuitive, la prudence élémentaire s’impose, car l’intuition consiste à enfermer l’autre dans sa propre subjectivité.




[i]Dufresne, J. (1999), Après l’homme… le cyborg?, Québec : Éditions MultiMonde, p. 13 et 23.

[ii]Gendlin, E. (1962), Experiencing and the creation of meaning, New York : Macmillan.

Gendlin, E. (1984, 1992), Focusing : Au centre de soi, Montréal : Le Jour, Actualisation

[iii]Rogers, C. R. (1951), Client Centered Therapy : Its current practice, Boston : Houghton Mifflin.

[iv]Balmary, M. (1986), Le sacrifice interdit, Paris : Grasset, 1986.

[v]Damasio, A. (2010), L’autre moi-même, Paris : Odile Jacob, p. 30 et 31.

[vi]Bergen, B. K. (2012), Louder than words. The new science of how the mind makes meaning, New York : Basic Book, p. 16 (ma traduction).

[vii]Damasio, A. (2010), L’autre moi-même, Paris : Odile Jacob, p. 193.