Le pape François aux États-Unis : une image de l’ancien catholicisme québécois

 

« Tous les efforts pour éradiquer les religions ont complètement échoué. Les religions sont des réalités anthropologiques. » Edgar Morin[i]

Le récent voyage du pape François aux États-Unis, dont j’ai suivi toutes les étapes, m’a intéressé au plus haut point, notamment parce qu’il révélait un présent catholique américain qui ressemblait étonnamment à un certain passé catholique du Québec. Et par là-même, il jetait une lumière essentielle sur le projet Hypothèse Dieu dans lequel je venais de m’engager.

À ceux dont les grands-parents allaient à la grand-messe.

Ce projet ne prendra tout son sens pour les jeunes que dans la mesure où ils auront une image adéquate de ce qu’était le catholicisme québécois avant le déclin de la décennie 1960. Leur ignorance est grande. Bien des jeunes journalistes ne savent pas que leurs grands-parents allaient à la grand-messe du dimanche et non à la grande messe.

Le fidèle catholique québécois d’aujourd’hui a intériorisé à ce point les critiques et les railleries dont sa foi a été l’objet, il a si souvent tendu l’autre joue, sans oser même croire qu’il pouvait se défendre, qu’il avance aujourd’hui en rasant les murs. Or, dans les reportages sur la visite du pape, on a pu voir une multitude de femmes et d’hommes d’âge mûr mais également de jeunes couples accompagnés de leurs enfants qui étaient manifestement fiers d’être à la fois catholiques et américains. Le Speaker du congrès, John Boehner, la troisième personne en importance dans le pays, a raconté qu’il a pris la décision de démissionner après avoir récité sa prière du matin. Personne, dans les médias auxquels j’ai eu accès, ne l’a tourné en ridicule. Au Québec, il faut remonter à Duplessis et à ses dévotions du mercredi à saint Joseph, pour retrouver une liberté semblable, car il s’agit d’une liberté. Quand, trente ans plus tard, Claude Ryan évoqua la main invisible (qui l’avait guidé), on l’a immédiatement et unanimement ridiculisé.

On peut penser que ces Américains sont figés dans un passé que les Québécois ont dépassé. L’important ici c’est de faire en sorte que les jeunes québécois connaissent ce passé avant de le condamner.

Un enseignement itinérant

L’ensemble des propos du pape sur les questions essentielles : Dieu, la création, l’amour, la miséricorde, etc. ajoutés aux célébrations liturgiques qu’il a présidées était une bonne image du message de l’Église québécoise des années 1950, avec, cela va de soi, des différences non négligeables. Le pape de l’époque, s’il avait visité le Québec, ne se serait sans doute pas prononcé contre la peine de mort, ni contre le capitalisme, il n’aurait pas affirmé que les hommes ne sont pas tenus de se reproduire comme des lapins.

La messe célébrée à New York à la cathédrale Saint Patrick, avec une large part de latin et de chant grégorien, ressemblait s’y méprendre à ces grand-messes jadis célébrées tous les dimanches dans les paroisses du Québec. D’où ma joie en entendant ce commentaire d’un jeune ami immigrant sur le voyage papal : « Parcours parfait! » J’ai pu lui dire : la parfaite beauté du grégorien descendait tous les dimanches vers les plus humbles d’entre nous et l’homélie était une occasion de réfléchir sur les grandes questions chaque semaine. On cherche aujourd’hui, pensons aux assemblées laïques du dimanche, une solution de remplacement à ces rites, dont la révolution tranquille a provoqué au Québec le rejet et l’oubli.

Regarder ailleurs pour mieux se voir soi-même

Regarder ailleurs est souvent une excellente méthode pour redresser le regard sur soi. Dans la jeune vingtaine, au moment du grand rejet au Québec, j’ai eu le bonheur de visiter l’Alhambra de Grenade dans un éblouissement qu’aucun souvenir de grande noirceur n’assombrissait : cet islam n’avait pas contraint ma mère à porter le niqab, il ne m’avait pas soumis à des rites quotidiens dénués de sens à mes yeux, il n’avait pas coupé la main d’un camarade ayant commis un vol par effraction. Je le voyais à son sommet, dans ses neiges éternelles. Rien en moi ne faisait obstacle à ma joie. Plus tard, j’ai assisté dans le même esprit à des cérémonies orthodoxes. Plus tard encore, j’ai été ravi par le soleil de fin d’après-midi illuminant l’abbatiale de Tournus, et par une chorale qui chantait du grégorien. Ces choses m’étaient proches parce qu’elles m’étaient étrangères. Pour les mêmes raisons, il m’est arrivé de me sentir plus proche de Marc-Aurèle que du Christ. J’avais découvert le divin Marc par moi-même, on m’avait trop contraint à me mettre en présence du Dieu fait homme, quelles que soient les dispositions de ma propre humanité! L’institution qui avait pour mission de me rapprocher de lui était devenue un obstacle entre lui et moi.

J’enviais ceux qui ont découvert le Christ par eux-mêmes. Je rêvais du jour où l’Église d’ici, celle qui m’a fait, me serait proche sans cesser de m’être familière, où je pourrais la voir d’un regard libre et juste. Le voyage de François aux États-Unis m’a donné cette joie. Il m’a fait reléguer à leur juste place dans les oubliettes de l’universel, ces moments sombres de l’Église du Québec qui avaient faussé mon regard.

Une autorité souriante

J’étais, il est vrai, assis devant un écran, dans un confort bien proche de celui avec lequel je me laisse distraire par un spectacle de cirque. J’aurais préféré suivre le Christ et deux ou trois de ses disciples sur les chemins ensablés de Galilée. Son Église n’est pas majoritaire : « Quand vous vous réunirez deux ou trois en mon nom ».

Les sondages favorables au pape, le nombre et la qualité des personnes auxquelles il s’est adressé ne m’importaient guère. Cela certes, contribuait à créer le climat auquel j’étais sensible, mais j’étais ailleurs. Si les voyages de ce genre gardaient l’importance qu’on leur accorde sur le moment, l’Église catholique serait en forte croissance partout dans le monde, y compris dans les pays les plus riches.

Après avoir acquis la conviction que l’Encyclique Laudato Si’ est le livre d’une génération, je prenais tout de même note du fait que le pape François est, en ce moment dans le monde, la seule autorité vers laquelle les regards de tous les humains peuvent se tourner avec confiance. À travers lui, son Église est universelle, dans la mesure, très large, où elle tend la main aux autres grandes religions et aux autres formes de recherche de la beauté et de la vérité. Il a si bien illustré l’importance du spirituel, comme ferment, qu’il a fait paraître ridicules les défenseurs américains de la séparation stricte du domaine religieux et du domaine politique. Il est ce qu’il est, au bon moment : l’humanité a besoin d’un porte-flambeau auquel des personnes aussi différentes que Fritjof Capra, Edgar Morin et Naomi Klein peuvent se rallier.

Dans son dernier blogue du Guardian, George Monbiot nous apprend que les médias britanniques accordent de moins en moins d’importance à l’environnement et de plus en plus à des faits divers comme la disparition d’un enfant, ou sensationnels comme la vie sur Mars, ce qui incite les gens à attacher plus d’importance au verre d’eau qu’ils boiront en arrivant sur la planète, jadis rouge, qu’à l’état de l’eau sur la planète jadis verte! Plus idéaliste que ces journalistes, le pape est aussi plus réaliste : il a abordé la question du réchauffement climatique dans presque tous ses discours et il en a fait le thème central de son discours aux Nations-Unies.

Présence au monde, présence à Dieu

Toute cette présence au monde rendue compatible avec la présence à Dieu! Je vivais en succession des instants de vérité et de beauté, de transcendance et d’incarnation. L’encyclique Laudato Si’ m’avait préparé par sa cohérence à saisir dans sa propre cohérence la leçon de vie que j’allais recevoir du pape François. Car son voyage aux USA fut un seul discours cohérent commençant par un échange de sourires avec l’homme le plus puissant du monde, le président Obama, et se terminant par un regard et une main tendus à des prisonniers.

Tout à l’économie, tout par l’économie! C’est la critique la plus fréquente du capitalisme actuel. On l’entend de nouveau à propos du scandale Volkswagen. On déplore le fait que le politique soit devenu un objet flottant non identifiable dans le sillage du marché. Dans les grands débats publics précédant les élections, la plupart des candidats martèlent ce qu’ils croient être l’essentiel : les emplois, l’économie, la croissance.

Or, voici que pour réhabiliter les fins, à commencer par le bien commun, un homme, représentant le surnaturel sur terre, se situe d’emblée et le plus naturellement (sic) du monde au-dessus de ce tandem déséquilibré : d’un côté économie géante, de l’autre politique et éthique microscopiques. Il invite ensuite les politiciens à éviter les polarisations suicidaires et les maîtres de l’économie à ne jamais oublier quelles sont les deux portes d’entrée successives de la maison commune, l’économie et l’écologie.

Qu’est-ce que le surnaturel

Représentant naturel du surnaturel, c’est bien la caractéristique principale de cet homme qu’on peut assimiler par-là à Thomas More, à la fois le plus moderne et le plus enraciné parmi les saints. Mais qu’est-ce donc que le surnaturel? Réponse d’une personne qui a aussi aimé les pauvres, Simone Weil : « Il faut toujours s’attendre à ce que les choses se passent conformément à la pesanteur, sauf intervention du surnaturel. »[ii] Comment ne pas penser à ce prisonnier de Philadelphie se levant spontanément pour embrasser François. Tous les mécanismes psychologiques si bien décrits par nos sciences humaines auraient dû l’inciter au cynisme devant ce messager en robe blanche d’une société qui fut si noire pour lui.

« Avons-nous déjà été bons, se demande Karl Rahner, envers un homme de qui nous n'attendons aucun écho de reconnaissance ou de compréhension, et sans même être récompensés par le sentiment d'avoir été désintéressés, magnanimes, etc.? »[iii] Le surnaturel, le transcendant et le divin : trois noms d’une même réalité non représentable mais dont nous pouvons apercevoir les effets. Par analogie, nous ne pouvons pas nous représenter √2, mais nous pouvons apercevoir la diagonale du triangle rectangle de côté 1.

Athée par la raison, croyant par les moeurs

Est-il nécessaire d’appartenir à une religion pour accéder à une telle vie spirituelle? Le pape François est le premier à rejeter cette condition. Pour ma part, l’un des plus beaux actes de pure compassion dont j’ai été témoin a été posé par le plus résolument athée de tous mes amis. Nous étions rue de Rennes à Paris. Un motocycliste venant d’être frappé par une voiture gisait par terre dans son sang. Il y avait déjà foule autour de lui. Et qui est sorti de la foule pour se pencher vers lui, le prendre dans ses bras, lui donner signe d’une présence humaine? Le plus vieux d’entre nous, l’ami dont je vous parle.

À cet ami, je dis un jour, pour le taquiner : vous les Français, vous êtes tous catholiques au fond, surtout quand vous vivez à deux pas de Notre-Dame de Paris. Sa réponse spontanée m’a étonné : Vous avez raison, m’a-t-il répondu, avec une subtile ironie. Il aurait pu tout aussi bien me répondre : je suis athée par la raison et croyant par les mœurs, « ces mœurs qui, selon Nietzsche, ont toujours trois cents ans de retard sur les idées ».

L’humus ou l’inspiration des peuples

Je ne veux pas ramener cet ami dans mon camp mais simplement rappeler que l’altitude morale suppose l’enracinement dans un peuple inspiré, possédant un humus, le peuple desséché étant celui qui a perdu son humus.

Cet humus, Claude Lévi-Strauss l’a particulièrement bien évoqué :

« On a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite alors qu'elle est faite d'habitudes, d'usages, et qu'en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondés sur une longue tradition, on réduit les individus à l'état d'atomes interchangeables et anonymes. La liberté véritable ne peut avoir qu'un contenu concret : elle est faite d'équilibres entre des petites appartenances, de menues solidarités : ce contre quoi les idées théoriques qu'on proclame rationnelles s'acharnent; quand elles sont parvenues à leurs fins, il ne reste plus qu'à s'entre-détruire. Nous observons aujourd'hui le résultat. »[iv]

L’Église catholique fait partie de ce qu’il reste d’humus dans les peuples occidentaux, même lorsqu’elle n’y survit que par ses grands textes, ses monuments et ses hauts lieux.

Le voyage du Pape aux États-Unis est une remarquable illustration de sa mission. Un enfant demanda un jour à François ce que faisait Dieu avant la création. « Une question qui m’a fait beaucoup réfléchir! » Sa réponse : « Il aimait ». Ses messages aux groupes qu’il rencontra furent l’adaptation de cette réponse à leurs diverses missions civilisatrices : le rejet des fondamentalismes haineux, à l’occasion du discours au Congrès; le souci de la maison commune, à l’occasion du discours aux Nations Unies; la culture à la portée des plus humbles, dans une école de Harlem; et à Philadelphie, la réhabilitation lors de sa rencontre avec des prisonniers et dans cette même ville, la solidarité et la fidélité dans la famille, socle sur lequel repose toute société, un thème sur lequel François fut particulièrement éloquent. La participation à ce Congrès international sur la famille fut d’ailleurs la raison première de son voyage aux États-Unis.

Placée au milieu de ces messages de charité, toujours formulés avec humilité, l’eucharistie célébrée en la cathédrale Saint Patrick (dans la gloire de ses longs travaux de rénovation enfin achevés!) prenait tout son sens. À l’époque de saint François dans la chrétienté, il y avait eu Cluny et Clairvaux.

Je m’arrête à Clairvaux et à saint Bernard, dont l’esprit de pauvreté rappelle celui du pape François. On dit que c’est la contemplation de la forêt et des chênes en particulier qui fit de lui l’architecte, sans le titre, des plus beaux monastères de la chrétienté. Il existe toujours des chênes. Nos amis immanentistes peuvent s’en inspirer à leur tour pour créer un climat esthétique à l’image de l’homme et de la nature, sans Dieu.




[i] Journal La Croix, 15 juin 2015

[ii] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Plon, Paris, 1948, p.1

[iii] Karl Rahner, Vivre et croire aujourd'hui, Desclée de Brouwer, Paris, 1967, p. 37.

[iv] De près et de loin, entretiens avec Claude Lévi-Strauss par Didier Eribon, Odile Jacob, 1988 ; rééd. 2008.