Le dialogue est-il possible entre un croyant et un athée convaincu?

 

La publication de L’hypothèse Dieu[1], un plaidoyer pour l’immanence, se veut une invitation au dialogue entre croyants, athées et agnostiques. L’agnostique est dans une position idéale pour amorcer ce dialogue en raison même de l’absence de croyance chez lui. Il est d’avis qu’il est impossible de savoir si Dieu existe ou si Dieu n’existe pas. Il s’interdit ainsi toute possibilité de dogmatisme. Il se situe exclusivement sur le plan rationnel. Sans dénigrer la croyance, aussi bien celle de l’athée que celle du croyant, il met ceux-ci au défi d’établir la plausibilité de ce qu’ils croient. Son scepticisme même est une invitation à la discussion. Le défi est plus grand dans un dialogue entre un croyant et un athée convaincu (celui qui croit, au sens fort, que Dieu n’existe pas). Dans un essai[2] qui résulte de plusieurs expériences personnelles, quelques balises ont été proposées. Le schéma suivant les résume.

Une personne en santé commence par se protéger lorsqu'elle est confrontée comme croyante ou comme athée.

  • Le croyant dira : "Un monde fermé sur lui-même n'a aucun sens!"
  • L'athée dira : "Un monde hors de la nature n'a aucun sens!"

Avec le temps, chacun s'interroge.

  • Le croyant dira: "D'où vient que l'on puisse croire à un monde autosuffisant?"
  • L'athée dira : "D'où vient que l'on puisse croire à un être transcendant?"

Pour conclure, deux interprétations possibles.

  1. "Mon vis-à-vis n'a pas le plein usage de ses facultés mentales ou fait preuve de faiblesse intellectuelle ou est de mauvaise foi."
  2. "En présence de questions sans réponses évidentes possibles, chacun adopte la position qui lui semble la plus cohérente, car aucune ne s'impose." 

La première interprétation rend le dialogue impossible :  on voudra guérir, éduquer ou convertir.

La seconde est une invitation au dialogue; possible si les balises suivantes sont respectées :

  • accepter de ne pas savoir,
  • soumettre sa position à la pensée critique,
  • respecter la résonance psychoaffective inhérente à une prise de position.

Une position valide est exempte de contradictions, elle est partagée par une communauté de pensée ou de foi qui dispose idéalement d’une tradition, elle satisfait un besoin de donner un sens à l’invérifiable.

Des expériences plus récentes font ressortir les particularités du défi lorsque les croyances respectives des interlocuteurs conduisent à des affirmations aussi irréconciliables que « Dieu existe » et « Dieu n’existe pas ». Pour illustrer l’ampleur de cette difficulté, voici l’expression réduite à sa plus simple expression de deux témoignages récents.

  • Un croyant rapporte l’expérience paisible de la présence en lui de Dieu qui lui assure un amour inconditionnel et une vie éternelle.
  • Un athée rapporte l’expérience paisible d’une solitude absolue qui appelle une solidarité humaine le temps d’une vie.

Deux difficultés doivent être surmontées pour que le dialogue soit possible. La première concerne la nature des croyances respectives. Les convictions des interlocuteurs au sujet de Dieu étant incompatibles et chacun se disant à la recherche de la vérité, il faut bien que l’un ou l’autre soit dans l’erreur. L’impact psychologique de la possibilité que l’on se trompe pourrait être différent chez le croyant et chez l’athée. Le croyant peut-il admettre la possibilité qu’il soit dans l’erreur sans appréhender la dissolution d’un lien affectif très fort?[3] La foi implique une « confiance absolue ». Si le croyant devait admettre qu’il s’est trompé ou qu’il a été trompé, il lui faudrait accepter de rompre ce lien de confiance, un sentiment habituellement très éprouvant. Pour sa part, l’athée convaincu pourrait s’être trompé sans rien éprouver de similaire. Pourquoi? Parce que son credo naturaliste exclut tout critère supérieur à sa propre expérience, soumise à la pensée critique et validée par l’écho qu’il reçoit de ses semblables. Il n’y a rien chez lui de comparable à la foi qu’il pourrait perdre. Les sources extérieures sont auxiliaires et s’il se trompait il pourrait se corriger sans rupture d’un lien affectif. Il lui suffirait de modifier sa vision pour une meilleure appropriation de son expérience. Et si, contre toute probabilité, il faisait l’expérience de Dieu en lui, il pourrait se convertir sans problème. Les athées qui se sont convertis l’ont fait dans la joie.

La seconde difficulté concerne la source des croyances respectives. Le croyant pourra-t-il accréditer la position de l’athée qui fait entièrement confiance à sa propre expérience de vie dont Dieu est absent? Traditionnellement, la religion chrétienne n’a pas été très généreuse concernant la confiance qu’on peut avoir envers soi-même. En contrepartie, l’athée pourra-t-il accréditer l’expérience du croyant dont la foi repose sur un dialogue intérieur avec un monde surnaturel dont il conteste la réalité?

L’occasion nous est offerte, dans le cadre du portail Homo Vivens, de vérifier si les difficultés anticipées sont réelles et, le cas échéant, s’il est possible de les surmonter. À titre d’illustration, voici l’amorce d’un dialogue fictif initié par un athée convaincu, nommé Athéo, avec un croyant nommé Augustin. Les répliques éventuelles d’Augustin pourraient aider à vérifier si le dialogue est possible.

Athéo - Voici, Augustin, ce qui me semble des éléments importants de votre expérience de croyant. Vous êtes certain que Dieu existe, que ce n’est pas d’abord une question de preuves rationnelles, mais le résultat d’une expérience de vie et de la connaissance immédiate que vous avez de la présence de Dieu en vous. Vous reconnaissez que l’Église qui vous a permis de vivre cette expérience s’est souvent fourvoyée au cours des siècles, mais cela est secondaire à vos yeux, car vous lui êtes reconnaissant de ce qu’elle vous apporte et de ce qu’elle apporte à l’humanité. Est-ce que je suis sur la bonne voie?

Augustin - Oui, ce sont des éléments importants de ma foi.

Athéo - Votre certitude m’inquiète. Comment vous représentez vous l’expérience de l’athée qui se dit convaincu que l’univers est autosuffisant et que Dieu n’existe pas? Est-il possible qu’il ait raison? Si j’étais croyant, cela me semblerait impossible. Mais alors comment interprétez-vous la conviction de l’athée? Il me semble que si nous espérons dialoguer, il nous faudra être parfaitement transparents sur cette question préalable. Je ne parle pas ici du dialogue avec l’agnostique qui demeure sur le plan rationnel et avoue qu’il ne croit, ni que Dieu existe ni qu’il n’existe pas. Je parle de l’athée que je suis. Je professe un credo naturaliste et je suis convaincu que Dieu n’existe pas. Je me situe comme vous sur le plan de l’expérience immédiate. J’aimerais vous entendre à ce sujet : comment interpréter cette expérience de l'athée? Je répondrai ensuite à la même question de mon point de vue : est-il possible que le croyant ait raison? Je vous dirai aussi, en toute transparence, comment j’interprète nos expériences respectives et vous pourrez me corriger en ce qui vous concerne, s’il y a lieu.

Augustin - Je vais y réfléchir, mais j'aimerais entendre votre propre perception du croyant.

Athéo - De mon côté, je suis subjectivement certain que Dieu n’existe pas. Il est si peu probable que le croyant ait raison que pratiquement je considère que ce n’est pas possible. Mais cela est secondaire à mes yeux. Et cela n’enlève en rien la valeur de votre croyance que je respecte. Je considère que Dieu n’a pas besoin d’exister pour que l’on puisse y croire. Et inversement, l’univers n’a pas besoin d’être autosuffisant pour que l’on puisse y croire. Par contre, nous ne pouvons croire sans présumer que ce que nous croyons est vrai, même si la raison nous oblige à envisager la possibilité que nous soyons dans l’erreur. Je pense que vous et moi – c’est notre condition humaine – nous sommes confrontés à des questions sans réponses évidentes possibles. On en fait des mystères inexplicables ou des énigmes, c’est selon, ou on les ignore simplement. Nous faisons partie de ceux qui cherchent à savoir, de ceux qui ont besoin d’une vision cohérente de l’univers, de ce qu’ils sont et de la mort. La créativité humaine, depuis qu’elle existe, a été phénoménale. Nous avons aujourd’hui l’embarras du choix pour trouver des alliés dans notre quête de vérité. Les grandes traditions religieuses ont longtemps répondu à ce besoin, et c’est encore le cas pour les croyants dont vous faites partie. Je m’en réjouis pour vous. Je me réjouis encore davantage d’avoir la possibilité d’une vision immanente que la science contemporaine rend tellement plausible. Que nous soyons croyants ou athées, il s’agit avant tout de répondre à un besoin de sens et de cohérence qui est naturel chez l’homme. La croyance que nous professons n’a pas besoin d’être « vraie » pour répondre à ce besoin, il suffit qu’elle soit plausible.

Augustin - ...

Le dialogue sera un succès s’il aboutit pour chacun à une conclusion semblable à celles qu'ont connue les deux interlocuteurs suivants. Un croyant disait : « Je réalise jusqu’à quel point je suis privilégié de pouvoir croire en Dieu». Il avait compris ce qui empêchait l’athée d’être croyant, mais rien de ce qu'il avait entendu ne pouvait ébranler sa foi. Celle-ci résistait à toutes les objections apportées, objections auxquelles il était sans réponses sur le plan rationnel. Inversement, l’athée avait compris ce qui empêchait le croyant d’être athée, sans que cela affecte son propre athéisme. Il se disait privilégié de pouvoir professer un credo naturaliste qui fait l’économie de la transcendance. L’un et l’autre confirmaient ce que les spécialistes affirment : « Les croyances viennent d’abord, les explications des croyances suivent[4] ». On ne choisit pas ce que l’on croit, on le constate.

Il reste à vérifier jusqu’où un dialogue est possible entre croyants et athées, mais une condition sera de reconnaître, de part et d’autre, que ni la présomption de vérité, ni la foi, ni la conviction personnelle ne sont des gages de vérité. Si la première balise proposée plus haut – accepter de ne pas savoir – est trop exigeante, il faudra peut-être l’atténuer en se limitant à « faire comme si on ne pouvait savoir ».


[1] Giroux, J. et St-Arnaud, Y. (2015), L’Hypothèse Dieu, Montréal : Éditons Liber.

[2] St-Arnaud, Y. (2012), Vivre sans savoir. Invitation au dialogue entre croyants et non-croyants, Montréal : Fides.

[3] Dans le vocable religieux, on parle de déréliction : « état de l’homme qui se sent abandonné, laissé à lui-même, sans secours divin »?

[4]Shermer, M. (2011), The Believing Brain, New York : Henry Holt and Company, p. 5 (ma traduction).