La recherche d’une vie bonne

 

Qu’est-ce qu’une vie bonne? L’homme est jusqu'à maintenant le seul être connu dans l'univers à se poser la question. Et il se la pose si on en juge par les milliers de sites Internet que sélectionne le moteur de recherche Google lorsqu’on y inscrit « De la vie bonne ».

Il a fallu plus de 13 milliards d’années avant que cette question soit formulée. Avant l’homme, rien de bon, rien de mauvais. Il n'y avait que des événements. La nature ne s'est pas trompée en produisant le bigbang. Elle ne se trompe davantage lorsqu’une étoile à neutrons s’effondre pour devenir un trou noir. Ce ne fut pas une erreur de produire la vie et des espèces dont les unes survivent au détriment des autres. La sélection de l’homo sapiens et la disparition du Neandertal échappent à tout jugement de valeur. Et de même, il n’y a rien à reprocher à la nature lorsqu’un tsunami entraîne la mort de milliers de personnes. Seul l’homme s’interroge sur ce qu’est une vie bonne pour lui. C’est le privilège de la conscience réflexive. Les choix[1] personnels et collectifs qu’elle permet sont désormais déterminants pour le maintien et la prospérité de l’espèce humaine. Mais la possibilité de choisir implique la possibilité de se tromper, collectivement et individuellement.

Le questionnement

S’il faut s’interroger, c’est qu’il n’existe aucun automatisme dans la nature pour assurer la vie bonne chez les humains. Pic de la Mirandolle, ce grand esprit du Quattrocento italien a brillamment rappelé le privilège de se façonner dont l’homme est le seul à  bénéficier au sein de la nature : « notre condition native nous permet d’être ce que nous voulons, de veiller par-dessus tout à ce qu’on ne nous accuse pas d’avoir ignoré notre haute charge, pour devenir semblables aux bêtes de somme et aux animaux privés de raison[2] ». L’homme a la responsabilité de se donner les meilleures conditions de vie possible. Depuis que l’homo sapiens a commencé à laisser des traces, on constate une succession de modèles dans la recherche d’une vie bonne. Ils conviennent pour un temps, mais sont progressivement remplacés ou mis à jour à mesure que l’humanité évolue. La recherche d’une vie bonne est à l’image de tout ce qui se passe dans la nature vivante, une succession d’innovations mises à l’épreuve pour être retenues ou rejetées. L’évolution biologique se fait par essais et erreurs dans un déploiement infini de créativité. L’humanité n’est pas différente à ce chapitre.

Il faut du temps pour évaluer si une innovation améliore les conditions de vie des individus tout en favorisant la prospérité de la collectivité. Prenons le cas extrême de l’holocauste. Il ne pouvait pas ne pas se produire puisqu’il s’est produit. Et que des esprits clairvoyants aient prédit le désastre du nazisme n’y change rien. Ils n’ont pas eu l’influence ou les moyens d’action qui auraient pu empêcher cette innovation vouée à l’échec. Parler d’erreur ici, c’est conclure que cette ambition d’une race supérieure dominant le reste du monde ne correspond pas à l’idée que l’on se fait d’une vie bonne aujourd’hui. Et l’expérience se répète avec l’épisode tragique de l’État islamique. Théoriquement, certains en sont convaincus, cette innovation pourrait aboutir à une nouvelle ère théocratique qui deviendrait la forme la plus évoluée d’une vie bonne[3]. La conscience mondiale semble cependant avoir rejeté cette conception. On est en droit d’anticiper l’échec de l’État islamique et de toute théocratie. Et l’ampleur du désastre, dans ce cas comme dans celui du nazisme, active le processus d’autorégulation pour éviter que de tels essais se répètent.

La question la plus difficile, insoluble dans l’abstrait, est de déterminer à qui profite une innovation. Le nazisme semblait correspondre à une vie bonne pour l’Allemagne du temps d’Hitler, mais certainement pas pour les juifs sacrifiés ni pour les nations qui l’ont combattu, pas plus d’ailleurs que pour les dissidents allemands qui refusaient la vision de leurs dirigeants.

La recherche proposée ici d’une vie bonne présume que l’évolution a déjà sélectionné un principe de solidarité pour assurer le maintien et la prospérité de l’espèce humaine[4]. Et cela a commencé avec les premières formes de vie, nous dit Albert Jacquard : « Ce que les bactéries ont inventé de plus décisif pour la collectivité est la coopération. Leur réussite n’est jamais individuelle; elles ne peuvent survivre qu’en s’associant[5] ». Cette solidarité s’est étendue progressivement pour devenir un enjeu majeur de l’humanité. Elle a conduit récemment à L’Organisation des Nations Unies et à l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme[6].

Dans une telle vision, peu importe que la source d’inspiration pour la recherche d’une vie bonne soit transcendante ou immanente, religieuse ou séculière, théiste ou athée, la concertation est possible si on adopte un principe de solidarité. Mais pour qu’une telle recherche puisse se faire, André Comte-Sponville nous rappelle qu’il faut d’abord « aimer la vie, comme elle est, comme elle passe, heureuse ou malheureuse, sage ou pas, et aucune bien sûr ne l’est tout entière. La sagesse n’est qu’un idéal, et aucun idéal n’existe. C’est la vie qui est bonne, ou qui peut l’être[7] ».

La recherche continuelle d’une vie bonne tient au fait que nous avons le double privilège comme humains de pouvoir nous tromper et d’en être conscients. Mais que signifie se tromper dans une progression qui se fait par essais et erreurs? L’essai est une innovation pour améliorer le maintien et la prospérité de l’individu et de la collectivité. L’erreur est une innovation qui ne produit pas ou ne produit plus cet effet. Il serait plus rigoureux, dans ce contexte, de conclure non pas qu’on s’est trompé dans le passé, on ne pouvait le savoir, mais que ce serait une erreur de maintenir ce qui s’est révélé un obstacle à la vie bonne telle qu’on la conçoit au moment où l’on porte le jugement. La loi du talion, par exemple, apparue en 1730 avant notre ère dans le Code d’Hammurabi[8] a mis fin au régime de vendetta où la vengeance était sans limite. Elle est aujourd’hui inacceptable, ayant servi de trait d’union vers un système de justice pénale qui interdit de se faire justice soi-même. Sur le plan individuel, le jugement moral rétroactif n’échappe pas à cette problématique. Il n’y a rien dans le passé d’un individu, d’une société ou de l’humanité dans son ensemble qui puisse être déclaré intrinsèquement mauvais. Les qualificatifs « erreur », « injustice », « faute », « péché », « errements », etc. sont des raccourcis commodes pour dire qu’il ne faut pas maintenir ce qui est désormais jugé inapproprié pour une vie bonne.

Lorsqu’on qualifie un évènement passé d’erreur, on en fait une lecture rétrospective, car ni l’individu ni la société ne pouvaient choisir consciemment d’aller à l’encontre d’une vie bonne. C’était déjà la position de Platon : « Pour moi, je suis à peu près persuadé qu’aucun sage ne croit que qui que ce soit pèche de plein gré, et fait de propos délibéré des actions honteuses et mauvaises; mais ils [les sages] savent très bien que tous ceux qui commettent des actions de cette nature, les commettent involontairement[9] ». Et les sciences humaines nous expliquent aujourd’hui pourquoi il en est ainsi[10]. Cela dit, notre position réaliste nous approche davantage d’Aristote que de Kant à ce sujet. Il ne suffit pas d’établir rationnellement les conditions d’une vie bonne, même à supposer que cela soit possible, pour les atteindre. Tout d’abord, il n’y a pas ici d’impératifs catégoriques qui surplomberaient le temps et l’espace. D’autre part, la complexité de la condition humaine, telle qu’Aristote l’analyse dans son Éthique à Nicomaque grâce au concept de prudence, invite aux nuances. Les conditions socioéconomiques, l’idiosyncrasie, l’inadéquation fréquente entre le but fixé et sa réalisation concrète, bref, le choc de l’idéal avec la réalité révèle que la vie bonne ne s’atteint pas au terme d’une technique mécanique.

Sur le plan politique, le sociologue Jules Monnerot a créé le terme « hétérotélie » — « principe de différence de l’objectif visé et de l’objectif atteint[11] » — pour expliquer les dérives sociales : « L’hétérotélie est un résultat autre que celui que l’acteur principal avait à l’esprit à l’origine[12] ». Il n’y a rien de mal en soi, car on ne peut savoir a priori ce qui favorisera une vie bonne ni pour combien de temps. Parler d’erreur n’a de sens que dans l’évaluation présente faite en fonction du futur. Dans une vision évolutive, il n’y a pas d’exception fondamentale pour l’espèce humaine qui progresse par essais et erreurs, seulement un degré plus élevé de complexité. L’humanité est essentiellement novatrice, ce n’est qu’a posteriori qu’elle peut évaluer ses propres innovations.

On a longtemps pensé, et c’est encore d’actualité, qu’il fallait faire exception pour l’homme. On suppose une sorte de loi naturelle ou divine qui permettrait l’économie d’une expérimentation dont les conséquences sont souvent douloureuses et coûteuses. Par contre, on n’a jamais réussi à fonder sur une telle loi une conception intemporelle et universelle de la vie bonne. Tout ce que permet la conscience, tant sur le plan individuel que collectif, c’est d’accélérer le processus d’autorégulation en décelant plus rapidement que dans le reste de la nature ce qui favorise ou non le maintien et la prospérité de l’espèce. On ne sait pas le temps qu’il a fallu pour qu’un papillon monarque en arrive à pondre ses œufs sur les feuilles d’asclépiade de sorte que la chenille en absorbe un poison qui ne l’affecte pas, mais la rend indigeste pour les prédateurs. En moins de temps sans doute, l’homme a appris à maîtriser le feu et à fabriquer des outils pour assurer sa survie et sa prospérité. Sur le plan moral, il a suffi de quelques millénaires pour que la sensibilité morale réprouve l’esclavage, les crimes de guerre, la torture, les considérant désormais comme incompatibles avec une vie bonne. Et il est probable que chaque adulte constate ou constatera de son vivant que certains actes qu’on disait bons ou mauvais lorsqu’il était enfant ne le sont plus quelques dizaines d’années plus tard.

L’erreur est toujours possible, mais imprévisible dans le jeu continuel de l’innovation et de la sélection auquel se livre la nature. Tous les essais ont ainsi contribué au développement de l’humanité y compris ceux qu’on qualifie d’erreurs après les avoir mis à l’épreuve. Même la mystique religieuse le reconnait : «  O felix culpa » (heureuse faute) chante la liturgie chrétienne. Un vivant figé est condamné à périr sous la faux du milieu sans cesse changeant et la tradition n’est jamais plus qu’un héritage sous bénéfice d’inventaire. Même les sociétés dites primitives se transforment quoiqu’à un rythme plus lent que le monde occidental.

Notons cependant que la délibération peut aussi interdire la mise à l’essai d’un projet jugé malsain. Les débats publics, souvent éclairés par des personnes ayant une bonne vision de l’avenir, feront avorter un projet que l’on jugera contraire à l’idée que l’on se fait d’une vie bonne. Tel a été le sort d’un projet du physicien John von Neumann, principal conseiller du président américain après la Seconde Guerre mondiale, d’utiliser l’arme atomique pour détruire la Russie avant qu’elle ne devienne elle-même une puissance nucléaire. Malgré les efforts du secrétaire John Foster Dulles pour convaincre Eisenhower de lâcher les bombes, la délibération a duré jusqu’à ce qu’il soit trop tard, Staline ayant annoncé que L’URSS disposait désormais de l’arme nucléaire. La guerre froide a ainsi prévalu sur la destruction massive d’un pays. Par contre l’interdiction d’une innovation jugée nocive pour l’humanité ne suffit pas toujours à empêcher la mise à l’épreuve. Ainsi, que le 8 mars 2005, l’Assemblée générale des Nations unies a décidé d’interdire le clonage humain. On peut présumer qu’il s’en fera néanmoins, tout ce qui est possible ayant tendance à se réaliser. L’échec confirmera alors la vision des Nations unies ou, au contraire, les résultats montreront que les craintes de l’an 2005 étaient non fondées.

La difficulté est incontournable, il n’y a aucun moyen de savoir avant de l’avoir expérimenté si une innovation favorisera ou non, ni pour combien de temps, le maintien et la prospérité de l’individu, de la société et de l’espèce. L’évolution de la sensibilité morale n’échappe pas au processus par essais et erreurs qui caractérise la nature. La vigilance est la seule façon d’accélérer le processus d’évaluation pour mettre fin à ce qui ne favorise pas le maintien et la prospérité de l’humanité.

La recherche d’une vie bonne concerne la société et l’individu. Toute collectivité se donne un encadrement minimal à respecter au moyen de lois contraignantes et d’un système de valeur transmis par l’éducation. À l’intérieur de ce cadre, la vie bonne se diversifie au gré des choix personnels.

Le questionnement collectif

La nécessité d’un encadrement social est évidente dans une espèce dont le maintien repose sur la solidarité. Les humains ne sont pas programmés pour assurer le bien de la collectivité comme c’est le cas chez les fourmis et les abeilles; les individus y servent la communauté par nécessité, sans avoir à choisir quoi que ce soit. La fourmi et l’abeille n’ont pas la possibilité de se tromper. Pour l’humain, la délibération est un passage obligé comme le souligne Paul Kurtz : « Les conflits entre l’intérêt personnel et le bien commun constituent le paradoxe moral classique. Pour les humanistes séculiers, il n’y a peut-être pas de solution ultime à certains des dilemmes que nous rencontrons dans la vie. Seule une décision réfléchie peut pondérer les valeurs et les principes qui s’opposent[13] ».

L’humanité, par la conscience individuelle qui la caractérise, doit trouver ses propres moyens d’assurer un bien-vivre ensemble. L’Histoire nous apprend qu’elle le fait par essais et erreurs. À l’âge séculier, nous sommes livrés à nous même pour déterminer de jour en jour ce qu’est une vie bonne pour notre temps. Même ceux qui défendent l’existence de normes intemporelles qui seraient d’origine divine ou naturelle doivent les interpréter en fonction de chaque époque et de chaque situation. Ce qu’était une vie bonne pour les philosophes grecs — qui pouvaient en discourir grâce aux esclaves dont ils justifiaient le statut pour les exploiter en toute impunité — n’est pas nécessairement une vie bonne aujourd’hui. Il serait tout aussi erroné, paralysant que délétère de prétendre aveuglément que ceux qui nous précédaient avaient en tout et pour tout raison en la matière. Ce qu’était une vie bonne pour les soldats de Dieu qui imposaient leurs croyances par l’épée n’est plus acceptable pour l’ensemble de l’humanité. Ce qu’était une vie bonne tant qu’on pouvait polluer l’environnement sans même en être conscient ne l’est plus maintenant. Et il en va ainsi de toutes les tentatives pour améliorer les conditions de vie de l’humanité. Le critère actuel le plus prometteur pour suivre cette évolution semble être un élargissement du champ empathique qui — après avoir pris naissance chez les grands singes[14] — s’est développé chez les humains, au sein de la famille immédiate d’abord, puis au profit de la tribu, de la société et pourrait éventuellement inclure l’ensemble de l’humanité[15].

La recherche d’une vie bonne ne porte plus sur des normes absolues. Jean-Marc Ferry marque bien le passage à une éthique formelle  qui remplace une éthique substantielle du genre tu ne tueras point  dans laquelle «  il ne s’agit pas d’indiquer une méthode à suivre pour s’orienter moralement, mais de désigner les contenus immédiatement répréhensibles. Par rapport à cela, apparaît très tôt dans l’histoire des sociétés une conception de l’éthique, qui, bien que classique, est déjà “formelle” en ce sens qu’elle contient l’indication d’une méthode dispensant de désigner des contenus positifs d’interdits ou de devoirs. Tel est le cas de ce que l’on nomme parfois “la règle d’or” […] : “Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te soit fait"[16] ».

C’est en suivant cette piste qu’on aboutit avec Apel[17] et Habermas à une éthique procédurale qui laisse aux intervenants l’entière responsabilité de déterminer les conditions d’une vie bonne dans chaque contexte particulier : « Dans l’éthique de la discussion, c’est la procédure de l’argumentation morale qui prend la place de l’impératif catégorique. Elle établit le principe “D” selon lequel seules peuvent prétendre à la validité les normes qui pourraient trouver l’accord de tous les concernés en tant qu’ils participent à une discussion pratique[18] ».

La science contemporaine confirme que le jugement moral est inné, mais que la sensibilité morale est un phénomène culturel[19]. Les conditions d’une vie bonne sont à inventer et à réinventer à chaque époque. Et non seulement à chaque époque, mais dans chaque société. La mondialisation des valeurs est à l’horizon, mais la Déclaration universelle des droits de l’homme est une innovation récente et elle n’est pas contraignante. De toute façon, elle ne règle pas les problèmes quotidiens de chaque société pour assurer l’équilibre entre les besoins des individus et le bien-vivre ensemble. La plupart des points que soulève la mise à jour des conditions d’une vie bonne font l’objet de débats souvent très intenses. Par ailleurs, certaines lois deviennent désuètes sans même que l’on s’en rende compte. Les sites web abondent en exemples. Si on s’en tient à la législation en cours, en France, « les femmes n’ont pas le droit de porter des pantalons, sauf si elles sont à cheval ou à vélo[20] » et à Montréal, un règlement stipule que « L’hôtel La Reine Elizabeth doit donner à manger gratuitement à votre cheval si vous louez une chambre[21] ». Pour emprunter à Pascal, le pouvoir législatif n'est pas un chêne mais un roseau pensant.

De tout temps, la recherche d’une vie bonne aboutit ainsi à différents codes pour assurer le maintien et la prospérité individuelle et collective : code d’hygiène, guide alimentaire, code du travail, code de procédure civile, code de conduite, code d’honneur, code déontologique, code moral, code civil, code criminel, et ainsi sans fin pour encadrer le comportement dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale. En principe, les codes se développent pour assurer une vie bonne, mais ils portent implicitement une date d’expiration non définie. De plus, tout comme l’individu, une société peut se tromper. « Chaque époque, chaque pays, chaque culture, chaque famille transmet son lot de visions limitées ou erronées du réel[22] », souligne Frédéric Lenoir.

La recherche de la vie bonne exige donc que l’on se donne des mécanismes pour une mise à jour continuelle. Ces mécanismes ont eux-mêmes évolué au cours des siècles : des sages, des prophètes, des prêtres, des philosophes, des scientifiques ont été et sont encore mis à contribution, mais en définitive c’est le consensus qui devient le mécanisme d’autorégulation pour l’ensemble de la population. Aujourd’hui, les parlements des sociétés séculières sont les lieux où se tranchent provisoirement les débats de société, mais les décisions ne sont jamais définitives. « Ce qu’il est impossible d’achever, nous avons quand même le devoir de l’entreprendre[23] », nous disait Karl Jaspers. Nicolas Baumard souligne le caractère évolutif de cette entreprise : « La philosophie politique est possible parce que les hommes, à la différence des autres primates sont capables de discuter les règles qui régissent la société, d’en élaborer de nouvelles. Elle est nécessaire parce que, les sociétés humaines étant constamment en évolution sous la pression du progrès technique […], nous avons toujours besoin d’harmoniser des sentiments moraux avec les nouvelles exigences de la société […] De plus, en réfléchissant sur les conséquences de nos actions ainsi que sur leurs sources, nous nous trouvons également devant des dilemmes moraux créés par l’évolution, qui n’existaient pas lorsque nous n’avions pas les capacités de les poser […] [L] a solution viendra en partie par essais et erreurs et nous serons les seuls juges du succès de nos théories sur le sens à donner à nos vies[24] ».

Les consensus collectifs se faisant à la suite de compromis ne sont jamais définitifs. Une opposition demeure active et vigilante, toujours prête à reprendre les débats. Mais plus le consensus s’élargit, plus on peut présumer que certaines innovations sont irréversibles. Il est difficile d’imaginer que l’on acceptera un jour d’inclure dans la vie bonne l’esclavage, la torture ou le génocide. Il est théoriquement possible qu’un jour on déclare caduque la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais elle aura tout de même contribué à éliminer des pratiques contraires à la vie bonne contemporaine. Malgré toutes ses ambiguïtés, la notion de progrès a un sens lorsqu’on mesure celui-ci à l’aune de l’universalité.

La thèse principale de L’hypothèse Dieu[25] était que l’homme ne peut compter que sur lui-même dans sa recherche d’une vie bonne, Luc Ferry le dit à sa façon : « l’Europe est décidément entrée dans une ère nouvelle, celle de la laïcité achevée [...] L’Homme est devenu l’alpha et l’oméga de sa propre existence et les transcendances de jadis, celles du Cosmos ou de Dieu, mais tout autant de la Patrie et de la Révolution, paraissent à beaucoup illusoires, voire dogmatiques et mortifères[26] ».

D’aucuns objecteront que cette « laïcité achevée » n’est qu’un passage. Charles Taylor en fait partie : « Si on ne pense pas que l’aspiration humaine vers la religion va faiblir, comme c’est mon cas [...] Nous sommes seulement au début d’un nouvel âge de quête religieuse, dont personne ne peut prédire le résultat[27] ». Il n’y a pas lieu entre temps de marginaliser la religion dans une recherche de solutions aux problèmes d’aujourd’hui dans la mesure où le principe de solidarité guide cette recherche.

Le questionnement personnel

Pendant que la recherche de la vie bonne pour notre temps met à contribution l’ensemble des citoyens appelés à partager leurs visions respectives, chaque individu poursuit sa recherche personnelle dans le cadre culturel qui lui est fourni. Autant la démarche collective vise des consensus, autant la recherche personnelle conduit à la diversité à l’intérieur des frontières définies collectivement. Chaque individu est ainsi laissé à lui-même avec le soutien de ses groupes d’appartenance réels ou virtuels; la famille d’abord, puis ceux qui se forment à l’école, dans le quartier et tout au long de la vie. Dans cette recherche personnelle, chacun est soumis à son code génétique et dispose de mécanismes d’apprentissage qui orientent son action. Son chemin lui est tracé grâce à l’émergence continuelle de besoins physiques et psychologiques qui déterminent, avec un degré variable de conscience, ce qui est bon pour lui[28]. Mais entre le besoin qui émerge et l’action qui permet de le satisfaire, un temps de délibération est souvent nécessaire, d’autant plus lorsque différents besoins sont en compétition. C’est dans cet intervalle qu’intervient la conception d’une vie bonne. Et c’est là qu’on peut déraper si on adopte une conception erronée. L’efficacité d’un processus d’autorégulation consciente, reconnue de tout temps par les philosophes, est maintenant confirmée par la neuropsychologie[29]. « Les faits nous autorisent […] à rejeter l’impression fausse selon laquelle notre aptitude à délibérer consciemment serait un mythe. L’élucidation des processus mentaux conscients et non conscients accroît nos possibilités de renforcer nos pouvoirs délibératifs[30] ».

L’autorégulation consciente augmente la qualité de vie de l’individu, mais le prix à payer est qu’en passant du pilote automatique (homéostasie) au pilotage manuel, chacun hérite de la possibilité de se tromper. Si la faim oriente vers la nourriture, une surévaluation du plaisir sensoriel peut conduire à trop manger. On peut, dans le feu de l’action, mal évaluer de ce qui est bon pour soi. Pour assurer une bonne vie, chaque individu dispose de guides de comportement qui se transmettent de génération en génération, enrichis des corrections apportées au cours des siècles. À l’intérieur de ce cadre socioculturel, chacun apprend aussi de ses propres erreurs en développant sa sensibilité morale. Faisant preuve de liberté et d’autonomie éthique, il contribue parfois à la mise à jour des normes culturelles de son temps. Par exemple, des débats sociaux sont soulevés lorsque des individus deviennent objecteurs de conscience d’une loi qu’ils jugent aberrante.

L’Histoire nous renseigne sur le passage d’hier à demain dans la recherche personnelle d’une vie bonne. Par exemple, nous voyons bien que l’exigence du souci de soi était impossible dans un univers où, comme chez les Grecs de l’Antiquité, seule une infime proportion de la population était libre. Impossible aussi dans les régimes totalitaires musulmans, ou chrétiens comme il y a quelques siècles. Montaigne qui incarne ce souci de soi était un aristocrate qui pouvait se payer le luxe de se retirer dans son château pour se concentrer sur lui-même et ce, dès l'âge de 38 ans. Qui, même aujourd'hui, peut se permettre une telle initiative? Novateur en ce sens, mais absolument exceptionnel pour son époque et pour la nôtre. Certaines difficultés actuelles dans la définition de soi et la réalisation de soi résultent du fait que l’offre des définitions possibles est récente et très variée. La psychologie contemporaine devient ainsi un lieu de réflexion de la nouvelle donne. Elle permet d’optimiser l’ajustement au monde tel qu’il est, et tel qu’il devient, pour un plus grand bien-être.

En bref

La recherche proposée ici de ce qu’est une vie bonne, pour la collectivité et pour l’individu, s’engage à partir d’un principe de solidarité dans un processus d’autorégulation par essais et erreurs. Sur le plan collectif, la transition entre la vie bonne d’autrefois et la vie bonne de demain fait l’objet de débats publics qui ne sont jamais achevés. Sur le plan individuel, le développement de la sensibilité morale se fait avec plus ou moins d’harmonie avec le cadre culturel dans lequel on évolue. Une éthique de la discussion assure l’évolution sur le plan collectif. Une éthique personnelle préside au cheminement de l’individu.




[1]Pour une discussion sur la capacité de choix, voir le document en appoint : « La personne au naturel ».

[2]Pic de la Mirandolle, J. (1486), De La Dignité de l'Homme, p. 3, disponible en ligne.

[3]Le roman de Michel Houellebecq (2015) Soumission, Paris : Flammarion, en donne un aperçu.

[5]Cité dans Bersini H. (2007), Qu’est-ce que l’émergence, Paris : Ellipses, p. 23.

[7]André Comte-Sponville, A. (2013), Le Point Références, / Les grands maîtres de la sagesse, Mai-Juin 2013, p.11.

[9]Platon,  Protagoras, Disponible e ligne, p. 89.

[10]Pour un aperçu, voir le document en appoint :  « Le jugement de moralité ».

[13]Kurtz, P. (1987), « Secular Humanism », dans Marc, J. (édit.), Problèmes d’histoire du christianisme, Athéisme et Agnosticisme, Bruxelles : Université libre de Bruxelles – Editions de l’Université de Bruxelles et Bibliothèques , p. 148, disponible en ligne.

[14]de Waal, F. (2013), Le bonobo, Dieu et nous. Aux origines animales de l’humanisme, Paris, LLL, Les liens qui libèrent.

[15]Rifkin, J. (2011), Une nouvelle conscience pour un monde en crise : vers une civilisation de l’empathie, Paris, LLL, Les liens qui libèrent.

[16]Ferry, J.-M. (1991), « Sur la responsabilité à l’égard du passé », Hermes no 10, Paris : CNRS Éditions.

[17]Apel, K.-O. (1994), Éthique de la discussion, Paris : Les Éditions du Cerf 

[18]Habermas,  J. (1992), De l’éthique de la discussion,  Paris : Cerf, p. 17.

[19]Giroux J. et St-Arnaud, Y. (2015), L’hypothèse Dieu, Montréal : Liber, chap 7 : La moralité.

[22]Lenoir F. (2010), Petit traité de vie intérieure, Paris : Plon, p. 53.

[23]Jaspers, K. (1966), Les grands philosophes, Socrate-Bouddha-Confucius-Jésus, Paris : Librairie Plon, 10-18, p. 13.

[24]Baumard, N. (2002), Humanités et Nature Humaine. Les sciences sociales et la philosophie face à la biologie contemporaine, Université de Paris IV, U.F.R. de Philosophie, mémoire de maîtrise de philosophie,  p. 102, 107 et 108.

[25]Giroux J. et St-Arnaud, Y. (2015), Op. cit.

[26]Ferry L. (2002), Qu'est-ce qu'une vie réussie? Paris : Éditions Grasset et Fasquelle, p. 20 et 21.

[27]Taylor, C. (2011), L’âge séculier, Montréal : Boréal, p. 879 et 912.

[28]Pour une discussion sur la motivation et la notion de besoin, voir l’article « Le naturalisme au quotidien » et St-Arnaud, Y. (2013), Comprendre et gérer sa motivation, Montréal : Québec-livres.

[29]Gazzaniga, M. S. (2011), Who’s in charge? Free will and the science of the brain, New York : Harper Collins; Damasio, A. (2010), L’autre moi-même, Paris : Odile Jacob; Ginot, E. (2015), The neuropsychology of the unconscious, integrating brain and mind in psychotherapy, New York : Norton.

[30]Damasio, A. (2010), L’autre moi-même, Paris : Odile Jacob, p. 39.