La personne au naturel

La recherche d’une vie bonne suppose chez l’homme une capacité de faire des choix personnels. Mais la question ne cesse de ressurgir en philosophie comme en science : cette expérience de choisir est-elle une illusion? Si l’homme est un produit de la nature peut-il échapper au déterminisme qui la caractérise?

La personne humaine est sans doute la plus grande énigme à laquelle nous sommes confrontés, car nous sommes à la fois l’observateur et l’observé. La difficulté a longtemps été contournée en imaginant un être suprême qui, nous ayant créés, pourrait nous dire ce que nous sommes et quelle est notre destinée. On s’affairait à décoder la Parole de Dieu pour comprendre la nature humaine. Après quelques millénaires de querelles entre les religions pour imposer chacune sa vérité, l’hypothèse Dieu est devenue un détour inutile[i] pour un nombre croissant de nos contemporains. Les sciences nous invitent à concevoir la personne comme un produit de l’évolution et à mettre fin à l’exception humaine[ii].

La psychologie, comme la religion, a connu ses querelles d’écoles. Les grands classiques sont le behaviorisme de Watson[iii] et Skinner[iv], la psychanalyse freudienne[v] et l’approche humaniste[vi]. Le premier voyait la personne comme le simple résultat des apprentissages, conditionnements vécus dans un milieu particulier. Freud attribuait à une dynamique inconsciente issue d’un principe du plaisir l’évolution plus ou moins conflictuelle de la personne. La troisième approche mettait au premier plan le champ de conscience et la capacité d’autodétermination. Contrairement au durcissement que provoque la divergence en philosophie et en théologie, on observe en psychologie, dans les années 1980, la fin de ces grandes querelles[vii]. Toutes les approches ayant atteint leur maturité, on réalise que chacune avait surévalué une dimension de la personnalité au détriment des autres.

La psychologie contemporaine retient l’influence de l’hérédité, des composantes physiques et chimiques de l’organisme, des structures inconscientes physiologiques et psychologiques, de l’apprentissage et de l’autodétermination. La neuropsychologie[viii], en particulier, lève une difficulté qui faisait obstacle à l’intégration des processus conscients et non-conscients. On passe d’une conception statique à une conception dynamique, un continuum plutôt qu’une opposition entre deux instances.

Un rappel des grandes généralités qui font l’objet d’un large consensus en psychologie et quelques considérations neuropsychologiques aideront à tracer le portrait de la personne au naturel.

Un modèle psychologique de la personne fait abstraction de toute entité transcendante qui présiderait à son développement. C’est dans la nature, sans plus, qu’on trouve son origine. Dans un monde en pleine évolution, dont l’espèce humaine est devenue dominante sur la planète Terre, le hasard fait qu’un spermatozoïde féconde un ovule. En conformité avec les lois de l’évolution — se maintenir et se reproduire —, deux personnes attirées l’une par l’autre ont amorcé la formation d’une nouvelle personne. Qu’elles en aient ou non l’intention, leur rapport sexuel a pour effet qu’un nouvel être est en voie de construction. Même lorsque des parents choisissent de faire un enfant, ils ne choisissent pas tel enfant, encore moins le spermatozoïde qui gagnera la compétition parmi les millions de concurrents. Ils ignorent également s’il y aura un ou deux ovules à féconder. L’embryon qui est produit est déjà une personne en devenir, avant que qui que ce soit ne le sache. Lorsque la femme d’abord puis son entourage en prennent conscience, un choix s’impose. Dans la plupart des cas, on choisit de suivre la nature, de garder en vie l’embryon, et, après neuf mois de gestation, d’accueillir, de nourrir, d’aimer et d’éduquer l’enfant qu’il est devenu.

La personne suivra un long processus. Déjà, le bagage héréditaire oriente son développement, déterminant son sexe et bien d’autres caractéristiques allant jusqu’à la couleur des yeux et des cheveux. Après huit semaines, l’embryon est suffisamment structuré pour qu’on y reconnaisse l’ébauche d’un être humain. Il est promu au statut de « fœtus » qu’il conservera jusqu’à sa naissance. Les neurosciences nous indiquent qu’à ce moment, il est déjà un être unique, distinct même, le cas échéant, d’un jumeau identique avec qui il partage pourtant le même code génétique[ix]. C’est sur cette individualité (idiosyncrasie) que repose la notion de « personne ». Celle-ci existe avant même d’en être consciente.

L’enfant apprendra très tôt la différence entre toucher un objet et toucher une partie de son corps. Il découvrira ainsi qu’il existe comme individu, séparé de son environnement, un être conscient qui porte le nom qu’on lui a donné pour le différencier de ses semblables. Il commencera à vivre l’expérience du « je », la plus difficile à expliquer, car aucune représentation que l’on se fait de soi-même ne peut en rendre compte totalement. Avant de s’attaquer à ce difficile problème de la conscience humaine, résumons les éléments qui encadrent son développement.

Chacun naît, bien sûr, à un endroit précis de la planète, dans un milieu physique et culturel qui déterminera en bonne partie sa personnalité. L’influence décisive de l’environnement physique et social sur la formation d’une personne est bien connue. On a analysé le développement physiologique, physique, intellectuel, émotionnel, motivationnel, social, moral sous tous les angles en multipliant les modèles et les approches[x]. Du point de vue de la personnalité, on reconnaît que l’affection que l’enfant reçoit ou ne reçoit pas joue un rôle capital dans son évolution.

Lorsque l’enfant, l’adolescent puis l’adulte seront exposés aux inévitables accidents de parcours durant leur vie, ils feront preuve de résilience s’ils ont acquis ce qu’Erik Erikson[xi] a appelé une « confiance de base » en la vie (basic trust). Et cette confiance s’acquiert dans des relations interpersonnelles saines. En l’absence de telles relations, des lacunes plus ou moins importantes alourdiront ou compromettront le cheminement de la personne pour le reste de sa vie. Mais le plus souvent, on se sera senti suffisamment bienvenu dans le monde des humains pour y faire sa place en solidarité avec ses semblables.

Il n’y a pas de recette idéale pour favoriser le développement optimal de la personne. Les modèles abondent en fonction des cultures et des sous-cultures. Il existe cependant un large consensus sur l’effet positif de la tendance naturelle à donner de l’affection aux enfants. On aime un enfant qui sourit et on cherche spontanément à obtenir son sourire. Mais pour donner de l’affection, il faut être en paix avec soi-même et avec la vie. Personne ne peut l’être à temps plein, de sorte que la dose d’affection que chacun aura reçue sera très variable. D’autant plus que la nature suit son cours en faisant peu de cas des sourires et des pleurs de chaque individu. Un effet positif est que chacun apprend, très tôt dans la vie, à gérer la frustration.

Lorsqu’un adulte entreprend de faire un bilan de sa personnalité, il peut habituellement départager sur un continuum ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas chez lui[xii]. Certains changements seront possibles, mais il devra globalement composer avec ce qu’on a fait de lui. Quel que soit son bilan, chacun est conscient qu’il ne peut rendre compte totalement de ce qu’il est comme individu unique. L’expérience du « je » (sentiment d’exister comme un être unique) est différente de l’observation que l’on fait de soi-même. On cherche aujourd’hui à mieux cerner cette particularité en mettant à contribution les données les plus récentes de la neuropsychologie.

L’histoire personnelle devient intéressante lorsqu’un être humain, fruit du hasard, façonné par son environnement social dans une culture particulière et structuré dans son système nerveux, devient capable de faire des choix personnels. Illusion disent les uns, réalité pour d’autres. Sans nier le déterminisme génétique et culturel dans lequel elle s’exerce, l’autonomie personnelle trouve aujourd’hui un fondement scientifique malgré la controverse.

Les tenants du déterminisme absolu soutiennent que l’expérience de choisir est un pur sentiment sans effet réel sur le comportement. Des scientifiques ont tenté d’en faire la démonstration. Les expériences de Benjamin Libet[xiii] sont souvent citées. Grâce à des électrodes qui captent l’activité cérébrale de sujets à qui on demande d’appuyer sur un bouton, on observe que la décision de poser le geste a été prise avant même que la personne n’en soit consciente. Cette interprétation déterministe a été contestée. Par les philosophes[xiv], cela n’étonne pas, mais aussi par des scientifiques. Outre le fait que la situation de laboratoire est loin de refléter la situation réelle d’un choix personnel, Michael Gazzaniga,un neuroscientifique réputé, souligne que la responsabilité individuelle n’est plus remise en question par de nombreux spécialistes. Il défend la thèse suivante : « Nous sommes des agents personnellement responsables et nos actions doivent nous être imputables, même si nous vivons dans un univers déterminé[xv] ».

La responsabilité qui s’exprime dans les choix personnels vient du caractère unique de la personne. Qu’elle soit consciente de son choix avant ou après certains comportements ne change rien au fait qu’il s’agit d’un acte unique et personnel. Rappelons que c’est l’idiosyncrasie qui définit une personne et non la représentation qu’elle se fait d’elle-même. Le débat se poursuit, mais il y a suffisamment de données pour justifier un processus d’autodétermination consciente.

La neuropsychologie confirme aujourd’hui que l’activité consciente, bien qu’en bonne partie déterminée par les inscriptions corporelles[xvi] de l’expérience passée, peut avoir un effet d’autorégulation. Antonio Damasio souligne que « la différence entre la régulation vitale avant et après la conscience tient au passage de l’automation à la délibération. Avant la conscience, la régulation de la vie était entièrement automatisée; après, elle le reste, mais elle développe petit à petit un potentiel de délibération de plus en plus grand[xvii] ». À la fin de son ouvrage synthèse sur la neuropsychologie de l’inconscient, Efrat Ginot commence sa conclusion en citant le passage ci-dessus de Damasio. Elle souligne ensuite le paradoxe de parler d’abord de la conscience dans la conclusion d’un livre entièrement consacré aux processus inconscients. Elle s’en explique en rappelant l’interaction continuelle entre les différentes structures du cerveau : « […] une conception dichotomique des processus conscients et inconscients est arbitraire et erronée. Les deux domaines s’informent mutuellement […] Essentiellement, selon plusieurs neuroscientifiques, la différence entre une existence basée sur une régulation de la vie totalement inconsciente et une vie mentale plus consciente est déterminée par une gradation entre l’automatisme et la réflexivité — en d’autres mots le continuum conscient-inconscient[xviii] ».

On considère aujourd’hui cette réflexivité comme un mécanisme de régulation, apparu au cours de l’évolution pour augmenter les possibilités de survie de l’individu et de l’espèce[xix]. La conscience est considérée comme une propriété de l’esprit/cerveau n’ayant aucune existence qui lui serait propre. Le continuum conscient-inconscient intègre dans le développement d’une personne tout ce qu’on a fait d’elle, ce qui constitue sa personnalité de base, et ce qu’elle a fait d’elle-même grâce à sa capacité d’autorégulation. Il s’agit de processus qui impliquent une interaction continuelle entre des structures sous-corticales et corticales. Selon Damasio, « Les faits nous autorisent […] à rejeter l’impression fausse selon laquelle notre aptitude à délibérer consciemment serait un mythe. L’élucidation des processus mentaux conscients et non conscients accroît nos possibilités de renforcer nos pouvoirs délibératifs[xx] ».

Cette conception dynamique de l’inconscient entraîne une redéfinition de la notion de « soi » (self). Après avoir expliqué comment l’esprit conscient se construit par étapes (protosoi, soi-noyau et soi autobiographique), Damasio souligne que cette construction se fait dans des espaces de travail cérébraux qui sont séparés mais coordonnés. « À aucun niveau, modeste ou fort, le soi ni la conscience n’arrivent dans une aire, une région ou un centre du cerveau. L’esprit conscient résulte de l’opération souplement articulée de plusieurs sites cérébraux, souvent nombreux[xxi] ». Ce qui s’est construit par étapes devient un ensemble indissociable. L’expérience du « je » résulte de l’activation simultanée de trois composantes : « nous tirons des sentiments spontanés du protosoi; ce sont eux qui donnent lieu, de façon hybride, à un premier battement d’esprit et de subjectivité. Ensuite, nous nous appuyons sur les sentiments de savoir pour séparer le soi du non-soi et pour aider à engendrer un soi-noyau proprement dit. Finalement nous forgeons un soi autobiographique à partir des multiples composants relevant du sentiment[xxii] ».

On peut retenir de ces quelques notes que l’activité humaine s’exerce dans un cadre contraignant qui demeure en grande partie inconscient, mais que la délibération réflexive est le processus qui permet à chacun de contribuer à la recherche d’une vie bonne pour lui-même et pour la collectivité.




[i]Giroux J. et St-Arnaud, Y. (2015), L’hypothèse Dieu, Montréal : Liber.

[ii]Schaeffer, J.-M. (2007), La fin de l’exception humaine, Paris : Gallimard.

[iii]Watson, J. B. 1926), The ways of behaviorism, New York : Harper.

[iv]Skinner, B.F. (1972), Par-delà la liberté et la dignité, Paris : Laffont.

[v]Freud, S. (1961), Introduction à la psychanalyse, Paris : Payot.

[vi]Goble, F. (1970), The third force, New York : Grossman Publishers; St-Arnaud, Y. (1982), La personne qui s'actualise, Montréal : Gaëtan Morin éditeur.

[vii]Lecomte, C. et Castonguay, L.-G. (1987), Rapprochement et intégra­tion en psychothérapie; psychanalyse, behaviorisme et humanisme, Montréal : Gaëtan Morin éditeur.

[viii]Ginot, E. (2015), The neuropsychology of the unconscious, integrating brain and mind in psychotherapy, New York : Norton; Damasio, A. (2010), L’autre moi-même, Paris : Odile Jacob.

[ix]Gage, F. H. et Muotri, A. R. (2012), What makes each brain unique, dans Scientific American, Mars 2012, p. 26 à 31.

[x]St-Arnaud, Y. (1979), Psychologie, modèle systémique,  Montréal : Les Presses de l'Université de Montréal.

[xi]Erikson, E. H. (1959), Enfance et société, Neuchâtel (Suisse) : Delachaux et Niestlé.

[xii]St-Arnaud, Y. (1996),S’actualiser par des choix éclairés et une action efficace, Montréal : Gaëtan Morin éditeur.

[xiii]Libet , B., (1993), Neurophysiology of Conscientiousness, Bâle : Bikhauser Verlag AG.

[xiv]Habermas, J. (2008), Entre naturalisme et religion, Paris : Gallimard, p. 67.

[xv]Gazzaniga, M. S. (2011), Who’s in charge? Free will and the science of the brain, New York : Harper Collins, p. 2.

[xvi]Varela, F., Thompson, E. et Rosch E. (1993), L’inscription corporelle de l’esprit, Paris : Le Seuil.

[xvii]Damasio, A. (2010), L’autre moi-même, Paris : Odile Jacob, p. 217.

[xviii]Ginot, E., op. cit., p. 230.

[xix]Damasio, A. op. cit., p. 323-324.

[xx]Ibid.,  p. 39.

[xxi]Ibid.,  p. 33.

[xxii]Ibid.,  p. 307.