La difficulté de se définir

 

Les auteurs s’interrogent sur leurs positions respectives

Notre association peut paraître équivoque. Si on attend naturellement de l’athée une contestation d’une vision transcendante, comment l’agnostique peut-il y participer puisqu’il s’interdit de conclure que Dieu n’existe pas? Soulignons d’abord que le mot « agnostique » ayant été créé dans le cadre d’un débat religieux, il implique inévitablement une distance par rapport à toute croyance religieuse. Il n’est pas nécessaire de professer une croyance athée pour remettre en question une croyance religieuse. L’agnostique se veut rationaliste; il s’appuie uniquement sur un savoir qui se prête à la vérification. C’est une position immanente – par défaut pour ainsi dire –, car elle fait l’économie de toute croyance.

Au-delà des différences inhérentes à nos positions respectives, nous avons donc en commun d’être « non-croyants », une expression qui nous dissocient d’une vision basée sur la transcendance; pour l’un de nous, parce qu’il s’impose la démarche rationnelle de l’agnosticisme, pour l’autre, parce qu’il professe une croyance naturaliste.

Yves : As-tu remarqué, Jocelyn, combien il est difficile de se définir lorsqu’on aborde l’objet de notre débat? Par exemple, tu te dis agnostique, mais je te considère athée lorsque j’entends tes arguments pour une vision immanente.

Jocelyn : Et de mon côté, je me demande comment peux-tu te dire athée et « certain que Dieu n’existe pas » tout en affirmant qu’il est raisonnable de dire le contraire? À mes yeux, tu es davantage agnostique qu’athée.

Yves : Peut-être s’agit-il davantage de sensibilités personnelles qu’une opposition lorsque nous préférons nous dire « agnostique » ou « athée ». Doit-on y voir l’effet de nos cheminements professionnels? L’avocat cherche à établir la vérité et lorsqu’elle est inaccessible il devient agnostique. Le psychologue s’intéresse à la subjectivité, une conviction personnelle n’a pas besoin de preuves rationnelles pour que l’on s’engage dans l’action.  

Jocelyn : En partie sans doute. Il n’est peut-être pas si étonnant, quoiqu’on en pense, qu’un avocat se préoccupe de la vérité! Le système judiciaire gère les rapports entre les citoyens eux-mêmes et ceux entre les citoyens et l’État. Lorsque les faits sont contestés, il n’y a plus de médiation possible que par l’apport d’un juge qui tranchera sur les faits au moyen de règles de preuves qui se sont développées au fil des siècles. Le vraisemblable, le possible, le probable, le connu, le vrai deviennent des concepts obsédants pour les avocats plaideurs.

Yves : Pour ma part, en tant que psychologue, ma principale préoccupation est d’aider les gens à bien vivre. Imaginons que mon interlocuteur croit aux anges, si cette croyance n’interfère pas dans son équilibre psychologique, tout ce qui m’importe c’est de voir comment elle l’aide à mieux vivre. La vérité, Jocelyn, m’importe peu dans ce contexte. De toute façon, elle est inaccessible lorsqu’on aborde des questions de spiritualité. Mieux vaut une affirmation qui me paraît fausse – bien que je ne puisse en faire la preuve – qui aide mon interlocuteur à mieux vivre qu’une affirmation présumée vraie qui l’angoisse. On dit que la vérité libère; encore faut-il que l’on puisse établir cette vérité. Une quête de sens donne une liberté de pensée que limite une quête de vérité.

Jocelyn : Par contre, il n’y a pas là une simple question de mots. Si je m’en tiens à l’expression « agnostique », c’est que, pour moi, la quête de vérité est à ce point vitale que je résiste à tout ce qui pourrait la contaminer; c’est le cas de tout credo en raison du recours à la subjectivité qu’il implique.