La courbe de la moralité

 

Dans un ouvrage qui vient de paraître sous le titre The Moral Arc[1], Michael Shermer, un psychologue américain connu pour ses travaux sur la croyance religieuse, s’invite dans le débat sur le progrès moral. Pendant que des théoriciens se demandent si c’est « dans le passé, le présent ou l’avenir qu’il convient de situer le summum bonum?[2] », cet ouvrage de plus de 500 pages présente des faits.

Mais on ne peut accumuler des faits sans être guidé par un a priori. Shermer emprunte le sien à des visionnaires dont l’écho est encore bien présent. Son titre est inspiré d’une citation du prêcheur américain Theodore Parker qui luttait contre l’esclavage au 19e siècle, citation reprise par Martin Luther King dans son discours célèbre de 1963 « I have a dream ». 

« Je ne prétends pas comprendre l’univers moral; l’arc est long, au-delà de la portée de mes yeux. Je ne peux calculer la courbe ni compléter la figure par l’expérience de la vue; je peux la deviner par ma conscience. Et à partir de ce que j’entrevois, je suis certain qu’il s’incline vers la justice » (p.3).

Shermer veut montrer que ces hommes voyaient juste. Et cela en s’appuyant sur des données scientifiques.

« En plus de la conscience religieuse et d’une rhétorique passionnée, nous pouvons tracer l’arc moral à travers la science avec des données provenant de plusieurs lignes de recherche qui démontrent toutes, de façon générale, que notre espèce devient de plus en plus morale […]

Je démontre en plus que l’arc de l’univers moral s’incline non seulement vers la justice, mais aussi vers la vérité et la liberté et que ces résultats positifs sont en bonne partie le produit de sociétés évoluant vers des modalités de gouvernance et de politique séculières, vers la loi et la jurisprudence, vers le raisonnement moral et l’analyse éthique » (p. 3).

Son point de départ – sa définition même de la moralité – est le suivant : « Le progrès moral signifie une amélioration de la survie et de la prospérité des êtres doués de sensibilité (sentient beings) » (p. 12).

Cet ouvrage est d’une audace qui ne passera pas inaperçue auprès des philosophes et des théologiens : il ne propose rien de moins qu’une « science de la moralité ». L’auteur s’en explique dans une première partie, précisant « pourquoi la science et la raison sont les meneurs du progrès moral » (chapitre 3) et « pourquoi la religion n’est pas la source du progrès moral » (chapitre 4).

La thèse principale de Shermer est que le recours généralisé à la raison et à la science « à tous les domaines incluant la gouvernance et l’économie » (p. 117) contribue au progrès moral. Partout, les faits, les témoignages de philosophes et les données scientifiques s’accumulent. Et si l’on cite certaines rationalisations qui ont conduit au totalitarisme, l’auteur souligne que c’est grâce à l’analyse rigoureuse de la science qu’on a pu les dénoncer. Au-delà des analyses historiques, Shermer voit la possibilité « d’une analyse scientifique de la démocratie libérale, de l’économie de marché et de la transparence internationale comme moyen d’augmenter la prospérité, la santé et le bonheur […] Tous les systèmes politiques, économiques et sociaux ne sont pas égaux et nous avons des données scientifiques et des exemples historiques pour le prouver » (p. 147).

L’auteur est conscient de l’impact de son chapitre 4 : « la prétention que la religion ne peut être le meneur du progrès moral surprendra – et offensera souvent – certains lecteurs qui peuvent présumer que le progrès dans le domaine de la moralité a été principalement orienté par les lumières de l’enseignement religieux » (p. 149). Il voit deux raisons à ce jugement qu’il ne partage pas : le monopole exercé par la religion dans le domaine moral pendant des millénaires et le fait que les institutions religieuses prennent le crédit du progrès moral alors qu’elles ignorent ou dissimulent les régressions morales dont elles sont complices.

L’auteur fait état des aspects positifs de la religion, de l’enseignement moral exceptionnel de Jésus, de la contribution à l’abolition de l’esclavage et de la promotion de la justice dans les temps présents. Mais en contrepartie, il rappelle les régressions morales bien connues. Il souligne le retard des institutions religieuses à suivre le progrès moral initié dans la société.

Les religions sont disqualifiées comme leader du progrès moral parce qu’elles n’ont pas eu comme objectif l’élargissement de la sphère morale; elles ne visaient pas à y inclure l’ensemble des êtres doués de sensibilité. La loi de Moïse ne visait pas le bien-être des tribus autres que les israélites. Le « prochain » c’était le membre de sa famille et de ses semblables. Ce n’est que tardivement que cette préoccupation du « prochain » s’est élargie. C’est ce que montrent les études anthropologiques, mais déjà les citations de l’Ancien Testament sont éloquentes. La moralité de la Bible est soumise à rude épreuve.

Le point faible du code moral religieux est ainsi résumé par l’auteur : « Le problème en particulier avec tout code moral religieux qui est fixé dans la pierre, c’est précisément cela – c’est inscrit dans la pierre. Une moralité basée sur la science a l’avantage d’avoir, inscrit en elle, un mécanisme d’autocorrection qui non seulement autorise l’édition, la correction et l’amélioration, mais insiste pour qu’il en soit ainsi. La science et la raison peuvent servir à informer – et dans certains cas à déterminer – les valeurs morales » (p. 180).

Une deuxième partie du livre accumule des faits pour montrer « l’arc moral en acte ». Un rappel de la triste histoire de l’esclavage et de la lutte pour son abolition illustre la lente progression morale qui commence par une modification du langage que l’on tient au sujet des autres et influence progressivement la pensée avant d’être l’objet d’un débat politique et social musclé. Ce n’est qu’en 1981 que le dernier état à le faire, la Mauritanie, a finalement proscrit l’esclavage.

Une autre application de l’arc moral est la lente progression des droits de la femme. L’histoire et les données scientifiques recueillies retracent le chemin qui, à partir d’une vision utilitariste de la femme au foyer à la fin du 19e siècle, passant par la reconnaissance du droit de vote chez les femmes au 20e siècle, conduit aujourd’hui à une pleine reconnaissance des droits de la femme.

Les droits des gais et lesbiennes progressent à vive allure depuis quelques années et même les religions qui ont combattu et continuent à combattre leurs droits commencent à leur apporter un soutien moral. Les arguments fallacieux apportés dans ce combat sont maintenant dénoncés. « La science […] nous dit que l’orientation sexuelle est principalement déterminée par la génétique, la biologie prénatale et le développement hormonal de l’embryon » (p. 242). L’auteur prédit qu’un jour les institutions religieuses qui s’opposent encore à la reconnaissance des droits des homosexuels prendront un jour le crédit d’avoir défendu leurs droits en citant les quelques exceptions de pasteurs qui ont le courage aujourd’hui d’aller à l’encontre de ces institutions. « Les changements n’arriveront pas à la suite de nouvelles interprétations d’un passage de la Bible ni en raison d’une nouvelle révélation divine. Ces changements se produiront comme cela se produit toujours : grâce à une minorité opprimée qui se sera battue pour le droit d’être traitée équitablement et grâce à des membres éclairés de la majorité opprimante qui auront soutenu leur cause » (p 253).

La dernière partie du livre répond à ceux qui diront : « oui, mais… » Sous le titre « L’arc moral rectifié » l’auteur traite des régressions morales et des sentiers du mal, de la responsabilité en regard de la liberté, de l’évolution d’une justice punitive vers une justice réparatrice. Il termine son livre par un chapitre qu’il intitule « Protopie : l’avenir du progrès moral ».

En utilisant ce terme « protopie »[3], emprunté au futuriste Kevin Kelly, Shermer donne sa vision personnelle de l’avenir. « Je suis un optimiste. Je suis d’accord avec Charles Darwin que la raison nous dit que nous avons obligation d’étendre nos sympathies morales aux peuples de toute nation et de toute race. Un des objectifs de ce livre, en fait, est de démontrer que c’est la raison et la science plus que toute autre force qui ont contribué à dépasser les barrières artificielles à l’expansion de nos sympathies à tous les peuples » (p. 397).

Sa prospective est basée sur le slogan suivant : « Penser historiquement, agir rationnellement » (p. 407). Le premier informe le second. La nécessité d’un contrôle social est inévitable, mais les systèmes évoluent. « Les systèmes ont pris plusieurs formes au cours des siècles, mais avec le temps ils ont réduit leur visée pour inclure la plupart des caractéristiques suivantes dont bénéficient en majorité les populations occidentales (disons les douze préceptes de la justice et de la liberté) :

1.     Une démocratie libérale assurant le droit de vote à tous les adultes.

2.     La règle de la loi, définie par une constitution que l’on peut modifier uniquement dans des circonstances extraordinaires à travers un processus judiciaire.

3.     Un système législatif pour établir des lois justes et équitables qui s’appliquent également avec équité à tous les citoyens sans égard à leur race, leur religion, leur sexe ou leur orientation sexuelle.

4.     Un système judiciaire efficace pour la mise en application de ces lois justes et équitables utilisant à la fois une justice punitive et une justice réparatrice.

5.     Protection des droits et libertés civiles pour tous les citoyens sans égard à leur race, leur religion, leur sexe ou leur orientation sexuelle.

6.     Une police capable de protéger des attaques par d’autres personnes à l’intérieur de l’état.

7.     Une protection militaire robuste pour la protection de nos libertés contre les attaques par d’autres états.

8.     Droits de propriété et liberté de faire du commerce avec d’autres citoyens et des compagnies domestiques ou étrangères.

9.     Stabilité économique à travers un système bancaire et monétaire sécuritaire et fiable.

10.Infrastructure fiable et liberté de voyager et de se déplacer.

11.Liberté d’expression, de presse et d’association.

12.Éducation universelle, pensée critique, raisonnement scientifique et connaissances disponibles et accessibles pour tous (p. 407-408).

Les critiques ne manqueront pas, mais les faits demeurent. « Suivant qu’on ouvre les yeux sur tel ou tel ordre de faits, il y a de quoi contenter tout le monde[4] ». On pourra interpréter ces faits de mille et une façons, on pourra accumuler d’autres faits à partir d’un a priori différent de celui de Shermer, mais l’honnêteté intellectuelle exclut que l’on ignore les faits que décrit The Moral Arc.

Il reste qu’au-delà des divergences sur le caractère évolutif de la moralité, la possibilité pour chaque individu de progresser moralement ne devrait pas être remise en doute. C’est aussi la conclusion qu'on retrrouve dans L’hypothèse Dieu : « Il nous apparaît clair cependant que c’est au cœur de chaque homme que se vit le progrès, dans un effort incessant pour échapper à la pesanteur de sa nature. Comment, puisque nous sommes des hommes, vivre sans croire au progrès, mais puisque nous ne sommes que des hommes, comment croire au progrès indéfini?[5] »




[1] Shermer, M. (2015), The Moral Arc, New York : Henry Holt and Company. (Les citations sont traduites par moi.)

[2] Ariffin Y. (2012), Généalogie de l’idée de progrès, Paris : Édition du Félin, p. 10.

[3] Il explique son choix : « Un meilleur descripteur qu’"utopie" pour désigner ce que nous devons chercher est "protopie" – un lieu où le progrès peut être ferme et mesuré » (p. 399).

[4] Benda, J. (1948),  Progrès Technique et Progrès Moral, Neuchâtel : Les Éditions de la Baconnière, p. 366.

[5] Giroux, J. et St-Arnaud, Y. (à paraître), L’hypothèse Dieu, Montréal : Liber, p. 336.