Essor ou déclin de la religion?

 

Le premier chapitre de L’hypothèse Dieu est une invitation à s’interroger sur l’avenir de la religion. Il va de soi que pour les croyants une religion sans Dieu n’a pas de sens. Tel n’est pas le cas pour des non-croyants : la religion peut avoir une fonction sociale même si Dieu n’existe pas.  

Le déclin de la religion est-il irréversible, comme l’anticipent les auteurs de L’hypothèse Dieu?

L’existence de Dieu est-elle suffisamment ancrée dans l’imaginaire collectif pour que la religion se renouvelle et retrouve une place de choix dans un monde sécularisé?

La religion contemporaine pourrait-elle faire l’économie d’un fondement rationnel? Peut-être pas pour les philosophes de la religion, les théologiens, et les Églises, ceux que Max Weber appelait les virtuoses, mais cela pourrait être le cas pour la grande majorité des croyants qui s’intéressent rarement au vernis logique. Ces derniers diront-ils qu’on peut enlever tout le vernis que l’on veut, aucun décapage ne pourra affecter le matériau de la foi : la confiance en Dieu qui se révélerait à travers certains témoins?

Il est probable qu’il faudra attendre longtemps avant d’avoir des réponses à ces questions, des décennies, peut-être même des siècles.

Dans l’attente de réponses satisfaisantes, de nombreux analystes, croyants ou athées, se portent à la défense de la religion. Pascal a ouvert la voie : « Le cœur a ses raisons que le la raison ne connaît pas ». Un théologien comme Hans Küng ne se formalise pas de la thèse de Feuerbach qui voit dans la religion une projection des besoins humains : « Sous l’angle psychologique, les forces et les fonctions soulignées par Feuerbach participent incontestablement à la foi en Dieu et en la religion. Nul ne peut réfuter que le sentiment de dépendance, les souhaits et les besoins les plus divers, que surtout la pulsion de bonheur et d’autoconservation jouent un rôle fondamental dans la religion[i] ».

Freud lui-même souvent cité pour avoir démystifié la religion en reconnaît les bienfaits : « Pour bien se représenter le rôle immense de la religion, il faut envisager tout ce qu’elle entreprend de donner aux hommes : elle les éclaire sur l’origine et la formation de l’univers, leur assure, au milieu des vicissitudes de l’existence, la protection divine et la béatitude finale, enfin elle règle leurs opinions et leurs actes en appuyant ses prescriptions de toute son autorité[ii] ».

Encore aujourd’hui, des athées, comme Bruce Sheiman, se portent à la défense de la religion : « Je suis un athée. Mais à la différence de la plupart des athées qui présentent leur rejet de Dieu à la façon d’un triomphalisme intellectuel, j’affirme qu’une telle incroyance est inadaptée et qu’une certaine forme de théisme est une option de beaucoup supérieure […] Le temps est venu d’aller au-delà de la question de Dieu et d’accepter qu’elle ne puisse jamais être résolue. Mais la discussion n’a pas à s’arrêter là. Il nous reste l’importante question de la valeur de la religion elle-même. Et c’est un débat dont la religion peut sortir gagnante[iii].

D’autres athées purs et durs, comme Daniel C. Dennett, perdent parfois leur ardeur guerrière. « Aujourd’hui, des milliards de personnes prient pour la paix, et je ne serais pas surpris si la plupart d’entre elles croyaient de tout leur cœur que le meilleur chemin à suivre pour atteindre la paix à travers le monde est le chemin qui passe par leur propre institution religieuse, que ce soit le Christianisme, le Judaïsme, l’Islam, l’Hindouisme, le Bouddhisme, ou toute autre parmi les centaines d’autres systèmes religieux. […] Certains voient la religion comme le meilleur espoir pour la paix, un bateau de sauvetage qu’on n’ose pas trop secouer de peur de le renverser et d’entraîner notre perte à tous; d’autres voient l’auto validation religieuse comme la principale source de conflit et de violence dans le monde […] Qui a raison? Je ne le sais pas. Les milliards de personnes animées de convictions religieuses passionnées ne le savent pas davantage. Pas plus que les athées qui sont certains que le monde ne s’en porterait que mieux si toutes les religions disparaissaient[iv] ».

Même un Sam Harris connu pour sa virulence contre la foi et la religion, se fait conciliant : « Dans Letter to a Christian Nation, j’ai entrepris de démolir les prétentions intellectuelles et morales de la chrétienté dans ses positions extrêmes. Les chrétiens libéraux et modérés ne s’y reconnaîtront pas toujours parmi les « chrétiens » dont je parle. […] Je m’attaque aux plus grandes sources de division de la chrétienté, à ce que celle-ci a de plus injurieux et rétrograde. Sous cet aspect, libéraux, modérés et non-croyants peuvent faire cause commune[v] ».

Émile Durkheim, figure dominante de la sociologie des faits religieux, nous propose une problématique qui pourrait assainir le débat. Dans une conférence sur « L’avenir de la religion », reproduite en appoint, il s’adresse tour à tour au « libre penseur » et au « libre croyant ».

Au premier, il souligne que « La religion […] n’est pas seulement un système d’idées, c’est avant tout un système de forces. L’homme qui vit religieusement n’est pas seulement un homme qui se représente le monde de telle ou telle manière, qui sait ce que d’autres ignorent; c’est avant tout un homme qui sent en lui un pouvoir qu’il ne se connaît pas d’ordinaire, qu’il ne sent pas en lui quand il n’est pas à l’état religieux […] Ce sentiment-là a été trop général dans l’humanité, il a été trop constant pour qu’il puisse être illusoire. Une illusion ne dure pas ainsi des siècles. Il faut donc que cette force que l’homme sent venir à lui soit réellement exis­tante » (p. 4).

Au second, il demande la sympathie pour sa conception sociologique d’une religion immanente : « […] Si l’on estime que les formules ne sont que des expressions provisoires, qui ne durent et ne peuvent durer qu’un temps, si l’on pense qu’elles sont toutes imparfaites, que l’essentiel, ce n’est pas la lettre de ces formules mais la réalité qu’elles recouvrent et qu’elles expri­ment toutes plus ou moins inexactement, qu’il faut par conséquent dépasser la surface pour atteindre la force des choses, alors, je crois qu’il y a une entre­prise que nous pouvons poursuivre d’un commun accord, au moins jusqu’à un certain point » (p. 6).

Durkheim lui-même cherchera dans la nature et dans l’humanité la source de cette force qui alimente la religion – « Mesdames, Messieurs, il y a une idée à laquelle il faut nous faire de toute nécessité : c’est que l’humanité est abandonnée, sur cette terre, à ses seules forces et ne peut compter que sur elle-même pour diriger ses destinées » (p. 9) –, mais la porte est ouverte aux croyants qui attribueront cette force à Dieu.




[i]Küng, H. (1981), Dieu existe-t-il?, Paris : Éditions du Seuil, p. 247, cité dans Giroux, J et St-Arnaud, Y. (2015), L’hypothèse Dieu, Montréal, Liber, p. 111.

[ii]Freud, S (1936), Nouvelles Conférences sur la Psychanalyse, Septième Conférence, cité dans Giroux, J et St-Arnaud, Y. (2015), L’hypothèse Dieu, Montréal, Liber, p. 111.

[iii]Sheiman, B. (2009), An Atheist Defends Religion, New York : Penguin Group, Paperback, p. VI et VII.

[iv]Dennett, D. C. (2006), Breaking the spell, New York : Penguin Books, p. 16 et 17.

[v]Harris, S. (2008), Letter to a Christian Nation, New York : Vintage Books p. IX et X.