En quête d'argumentation

 

La « Réplique » que Jacques Dufresne a généreusement accepté de rédiger pour notre essai donne le coup d’envoi d’un dialogue entre croyants et non-croyants. En plus de nous ouvrir le site Homo Vivens pour faciliter le dialogue, Jacques s’est personnellement impliqué dans le débat en se faisant pour ainsi dire premier de cordée.

Nous reconnaissons de part et d’autre que nos prises de position respectives reposent sur des a priori antagonistes.

·  L’a priori de notre essai : l’hypothèse Dieu est superflue.

·  L’a priori de la Réplique : Dieu existe, ce n’est pas une hypothèse.

Le dialogue est possible parce que nous reconnaissons que ces positions ne peuvent faire l’objet d’une démonstration définitive sur le plan rationnel. Et c’est sur ce plan que nous construisons notre plaidoyer pour l’immanence. Il n’est pas question dans ce contexte de mettre en cause la légitimité des croyances religieuses ou athées. L’une et l’autre prennent en considération une expérience de vie et celle de l’un ne peut invalider celle de l’autre. La « Réplique » illustre, plus que l’essai lui-même, la force de la conviction. Une croyance dissout les doutes intellectuels pouvant lui faire ombrage. Mais nous aimerions bien qu’après avoir opposé un manifeste pour la transcendance au plaidoyer pour l’immanence, l’argumentation se précise. À ce sujet, la « Réplique » ne répond pas directement à la question principale que nous posons à nos interlocuteurs : quelle argumentaire permettrait de soutenir que l’hypothèse Dieu est nécessaire? Non pas uniquement pour le croyant, mais pour cette portion de l’humanité qui ne croit pas en Dieu? Nous n’attendons pas une preuve que Dieu existe, il n’y en a pas. Il n’y en a pas davantage que Dieu n’existe pas. Il sera intéressant par ailleurs qu’on nous indique les pertes pour une humanité qui cesserait progressivement de croire en Dieu, une éventualité qu’il serait imprudent de rejeter a priori.

Nous avons ainsi relu la « Réplique » de Jacques Dufresne en relevant les passages qui nous laissent sur notre appétit (la numérotation des pages est celle du livre L’hypothèse Dieu). Il se pourrait que des arguments nous aient échappé. On pourra nous les souligner et expliciter ceux qui seraient sous-jacents aux affirmations suivantes.

Affirmation 1 : « La critique biblique a modifié profondément notre vision de l’Histoire sainte. Mais elle n’a pas abouti à nier l’historicité des prophètes ni de Jésus » (p.  361).

Nous sommes d’accord, certains prophètes, dont Jésus, ont existé. Rien dans cela qui puisse établir en soi que l’hypothèse Dieu doit être retenue.

Affirmation 2 : « Contrairement à ce qu’on pensait au XIXe siècle, le judaïsme et le christianisme ne sont pas de simples individus de l’espèce “religion”, semblables à tous les autres. Ils sont porteurs d’une éthique et d’une vision du monde qu’on ne rencontre nulle part ailleurs et qui se démarquent de tous les paganismes antérieurs ou contemporains » (p. 362).

C’est une opinion que nous ne partageons pas en raison de toutes les similitudes que nous avons repérées entre le christianisme et les autres religions, surtout dans notre chapitre « L’énigme Jésus » et dans celui qui traite de « La moralité ». Le judaïsme et le christianisme ont leurs particularités, chaque religion en a, mais il reste à montrer que ces particularités rendent ces religions non seulement indispensables mais les seules vraies de toute éternité.

Affirmation 3 : « On a annoncé la mort de Dieu. N’est-ce pas plutôt l’homme qui disparaît en s’assimilant à sa propre création, la machine? » (p. 363).

Nous sommes d’accord avec l’humanisme dont témoigne cette affirmation. Par contre, même en supposant que cette assimilation de l’homme à la machine soit réelle, la démonstration qu’elle résulterait d’une annonce de « la mort de Dieu » reste à faire.

Affirmation 4 : « On reconnaît qu’une personne est demeurée vivante à ce qu’elle n’a pas renoncé à devenir meilleure. Il en est ainsi des institutions, dont l’Église du Christ. Outre le souvenir de son fondateur et de ses saints, reconnus ou non, elle a laissé derrière elle tant de grandes œuvres en art, en théologie, en philosophie, qui sont autant de sources de vie et de renouvellement qu’on ne saurait l’imaginer complétement et à jamais éteinte. Ces œuvres, voyez-les se répandre et se renouveler… » (p. 363-364).

Nous sommes d’accord pour voir dans l’intention de s’améliorer le signe d’une personne vivante. Pour les institutions et les grandes œuvres, l’éloge de Jacques nous réjouit. C’est l’intérêt d’un débat : les opposants à notre plaidoyer se chargent de le compléter en célébrant tout ce que le christianisme a apporté à l’humanité. Mais si l’œuvre d’Homère a survécu bien que l’on ait cessé de croire à l’existence des dieux grecs, rien ne permet de penser que l’abandon de la religion entraînerait la perte des chefs-d’œuvre qu’elle a engendrés.  Il n’était pas nécessaire que Dieu existe pour inspirer ces grands maîtres, il suffisait qu’ils y croient. Et si un athée comme Salvador Dali peut peindre un Christ en croix qui ne nous laisse pas indifférents, on peut penser que la croyance n’est pas même nécessaire. La sublime beauté des temples shintoïstes prouve-t-elle la croyance shintoïste? 

Affirmation 5 : « Après Malraux, René Huyghe et tant d’autres, je rappelle seulement qu’au nom de la plus élémentaire vérité, il faut cesser de regarder cette fabuleuse richesse de l’art chrétien à travers un microscope pendant que l’on regarde à la loupe les taches qui ont marqué l’histoire politique de l’Église, mais dont elle n’a pas l’exclusivité » (p. 364).

Il faut le dire et le redire : ne jamais jeter le bébé avec l’eau du bain. Nous sommes reconnaissants à Jacques de le rappeler.  Il fournit l’antidote à tous les lecteurs qui craindraient d’absorber du poison en lisant notre plaidoyer. Que l’on souligne de part et d’autre les grandeurs et les misères de nos visions respectives assainit le débat. Il importe cependant de se demander si l’hypothèse Dieu est nécessaire pour célébrer les grandeurs et corriger les déviations qu’on attribue à chacune de ces visions.

Affirmation 6 : « […] même si de nos jours l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, dans les pays les plus avancés et, selon vous, les moins religieux, atteint des sommets historiques et continue de se creuser » (p. 365). 

Même si des faits pouvaient justifier un lien entre le « moins religieux » et « l’écart entre les plus riches et les plus pauvres » il faudrait encore montrer que c’est un lien de causalité. Une corrélation ne dit rien des causes. Mais ici, les faits eux-mêmes suggèrent une corrélation négative. C’est dans le pays occidental le plus croyant, les États-Unis, que l’on retrouve l’écart le plus grand entre riches et pauvres. Ce sont dans les pays nordiques, les plus athées du monde, que l’on retrouve le moins d’écart entre riches et pauvres. La pauvreté est à son maximum dans les pays les plus catholiques.  

Affirmation 7 : « J’ajouterais un autre principe à respecter : ne jamais introduire un recours à la force dans un argument. J’appelle recours à la force l’introduction d’une quantité dans un débat sur la qualité, l’invocation d’une tendance dans telle ou telle direction ou d’une majorité en faveur de ceci et de cela, du genre : les religions disparaissent par attrition, l’athéisme progresse dans les pays les plus avancés, plus un savant est intelligent plus il penche vers l’athéisme » (p. 366).

Pourquoi faudrait-il occulter les tendances et les données factuelles qui indiquent une perte de vitesse de la religion? D’où viennent cette crainte et cette perception d’un « recours déguisé à la force »? Dans un débat qui se veut rationnel, chacun accumule les faits qui appuient son plaidoyer. Et les faits ne sont que des faits. Et les tendances ne sont que des projections. On s’attend à ce que l’opposition cite d’autres faits et d’autres tendances contradictoires. Et si nos faits sont erronés ou contestés, il est facile de les invalider, précisément parce qu’ils sont présentés comme des faits et donc vérifiables. Nous ne voyons aucune force déguisée dans ce contexte. D’ailleurs nous aurions pu écrire nous-mêmes ce paragraphe de Jacques : « Les tendances et les majorités n’indiquent ni le bien ni le vrai. Elles indiquent le présent, et l’avenir dans un contexte déterminé et avec une probabilité limitée. L’histoire récente surabonde de tendances régressives et de majorités avilissantes. Sans compter qu’une tendance parallèle peut obliger à réinterpréter l’ensemble du contexte ». Doit-on conclure que l’hypothèse Dieu est plus facile à justifier si on ignore ces données factuelles? Pour notre thèse, elles semblent pourtant un argument réel. Si pour un nombre croissant de nos contemporains l’hypothèse Dieu devient inutile, il y a là ce qu’on pourrait appeler « un test de faisabilité ». Nous aimerions qu’on nous oppose une interprétation divergente des faits plutôt que de les exclure a priori du débat.

Affirmation 8 : « J’ai sous les yeux le livre [de] Jean-François Mattéi […]. Il ne voit de fondement à la dignité de l’homme que dans son rapport au transcendant » (p. 368).

Trouverons-nous dans le livre cité une argumentation autre qu’un jugement de valeur personnel à l’appui de cette argumentation ? Après avoir constaté qu’une approche immanente contribue à l’évolution de la moralité, au souci du respect des droits fondamentaux humains parmi lesquels l’émancipation de la femme, le respect des minorités et après avoir montré que la science invalide les arguments qu’on utilisait faussement pour brimer les homosexuels, justifier un génocide et créer un catalogue de soi-disant péchés, peut-on encore penser que sans l’hypothèse Dieu la dignité de l’homme est sans fondement? Ce sont les pays les plus athées du monde qui sont le plus soucieux de la dignité humaine. 

Affirmation 9 : « Dans une section plus ancienne de ma bibliothèque, je trouve le livre de B. F. Skinner intitulé Par-delà la liberté et la dignité. Skinner, l’ancêtre behavioriste des auteurs cognitivistes que vous affectionnez, donne raison aux partisans du transcendant comme Mattéi, mais pour s’en moquer et les discréditer, dans une logique scientiste proche de la vôtre. » (p. 368).

Un argumentaire contemporain pourrait faire l’économie du behaviorisme de Watson et de Skinner, qui sont aussi dépassés en psychologie que Ptolémée l’est en cosmologie. Et si des scientifiques contemporains abondent dans le sens de ces auteurs, soyons solidaires pour dire qu’ils dépassent leur champ de compétence. Le poids d’une opinion basée sur le scientisme n’en serait que plus fragile. Voilà un point où nous sommes d’accord.

Affirmation 10 : « L’hypothèse Dieupourrait très bien s’interpréter comme une contribution à ce qu’on pourrait appeler le néoscientisme, le scientisme étant cette doctrine selon laquelle la science est le remède à tous les maux et la réponse à toutes les questions. Telle a été ma première réaction au livre de nos amis » (p. 370).

S’il fallait que la science devienne une religion ou que l’on demande à la science de répondre à toutes les questions pour conclure que l’hypothèse Dieu est superflue, Jacques aurait un bon point. Une approche scientiste justifierait une vision transcendante si celle-ci était la seule à pouvoir nous guider au-delà de la science. C’est la raison pour laquelle nous avons expressément rejeté le scientisme, qu’il soit ancien ou « néo ». Le véritable scientifique est immunisé contre le scientisme. Et l’athée convaincu, par le fait même qu’il affiche une croyance, manifeste les limites de la science. Et si nous nous sommes lancés dans une exploration de l’hypothèse Dieu, c’est précisément parce qu’elle échappe au domaine de la science. S’appuyer sur la science pour invalider une prétention historique des livres sacrés ou pour rejeter une argumentation qui est fausse n’a rien à voir avec le scientisme. Et si une approche immanente a contribué à des erreurs historiques, il faut le déplorer de la même façon que l’on déplore les déviations des religions. Les données de la science sont universelles. À nous de les utiliser de façon intelligente et honnête. Jacques est inquiet : « la nouvelle religion appelée science pourrait se révéler inhumaine essentiellement alors que les anciennes religions chrétiennes ne l’avaient été qu’accidentellement ». Nous ne défendrons aucune « nouvelle religion » pour les raisons déjà données, mais nous serions curieux d’assister à un débat visant à établir qu’une telle religion serait « essentiellement » inhumaine alors que les anciennes religions ne l’ont été qu’« accidentellement ». S’il s’avère qu’« au nom de la science Lénine venait de légitimer le génocide », pourra-t-on y voir le résultat d’une religion essentiellement inhumaine alors que les génocides évoqués dans la Bible ou les massacres des croisades et de l’inquisition ne seraient que le résultat d’une religion accidentellement inhumaine? Nous ne participerions pas à un tel débat. Et Jacques ne nous en fera pas grief  si on en juge par cette remarque : « Je ne suis rassuré que lorsque je lis, ailleurs dans votre livre : "Il ne faut pas conclure que la science devient pour nous une religion" (p. 45) ». 

Dans une série de « Réflexions » – il y en a vingt-six regroupées en sept thèmes – Jacques présente des éléments de sa vision transcendante. Elles nous paraissent en majorité compatibles avec une vision immanente, mais ne concernent pas directement notre débat sur la nécessité de l’hypothèse Dieu. Nous relevons celles qui pourraient être en lien direct avec notre démarche actuelle.

Affirmation 11 : « Sans les traces d’un animisme qui perdure en nous, pourrions-nous éprouver un sentiment de beauté particulier devant un coucher de soleil? Ne nous contenterions-nous pas plutôt d’enregistrer une nouvelle preuve des lois de Newton? » (p. 376).

Un fait est certain, les hommes sains sont sensibles à la beauté, en particulier, à la beauté de la nature. Il se peut que des croyants y trouvent le chemin qui conduit à Dieu, mais il faudrait nous dire pourquoi ces sentiments disparaîtraient dans un monde sans Dieu.

Affirmation 12 : « Méthode dans les sciences, purification dans la vie personnelle. Dans le domaine des valeurs, l’objectivité est la subjectivité des meilleurs. Qui déterminera qui seront ces meilleurs? L’histoire s’en est déjà chargée. Comme l’a pensé Konrad Lorenz notamment, les œuvres et les vies sont soumises à une sélection culturelle apparentée à la sélection naturelle » (p. 376-377).

Il y a de fait un large consensus dans la reconnaissance de certaines grandes figures de l’humanité. Mais comment ne pas tomber dans l’arbitraire si nous définissions l’objectivité par la subjectivité des meilleurs? Échangeons deux listes, produites respectivement par un athée et un croyant, des 100 « meilleures personnes » dans le domaine des valeurs. Y verrons-nous que l’histoire s’est chargée de la sélection? Quel degré de recoupement faudra-t-il entre combien de listes pour désigner « les meilleurs »? Et pouvons-nous penser qu’un tel exercice pourrait nous faire avancer dans le débat sur la nécessité de l’hypothèse Dieu?

Affirmation 13 : « Mais l’esprit de cette méthode [scientifique] hélas! nous a à ce point imprégnés que toutes les réalités que nous touchons, êtres et choses, sont désenchantées, perdent leur âme, pour devenir des instruments au service de notre efficacité. L’homme devient un robot,… » (p. 377).

Une opinion qui fait partie de ce que nous avons appelé « le tourbillon virtuel du désenchantement » dans la controverse lancée ailleurs sur notre site. Nous aimerions bien savoir comment on pourrait établir que le rejet de l’hypothèse Dieu ou la méthode scientifique en elle-même détruisent l’humanisme. Qui est ce « nous » dans l’affirmation de Jacques?

Affirmation 14 : « Réduit à lui-même, l’homme ne peut améliorer ses semblables qu’en les contrôlant » (p. 378).

Jusqu’à preuve du contraire, nous considérons cet énoncé comme une affirmation gratuite. 

Affirmation 15: « Devenue un immense système de communication, la société n’existe qu’à travers les échanges informationnels entre ses membres. Constamment interrelié à son environnement social, le sujet est, dans cette logique, entièrement tourné vers l’extérieur. Il n’est plus considéré comme un être autonome, mais il devient, pour paraphraser Philippe Breton, un simple "réacteur" censé s’adapter à son environnement » (p. 379).

Vraiment?

Affirmation 16 : « "L’aventure humaine, dites-vous, est en soi dépourvue de sens" (p. 290). Hors de Dieu, le mal en effet n’a pas de sens. Mais si tout est ultimement l’œuvre de Dieu, le mal est le prix de la liberté. On peut penser alors comme Simone Weil que Dieu a consenti au mal pour nous permettre d’aller à lui librement, par amour. Hors de Dieu, on ne peut plus se contenter de limiter les effets du mal, il faut l’éradiquer comme on éradique une maladie, au risque d’arracher la liberté dans ce grand désherbage » (p. 379).

On peut penser comme Simone Weil. On peut penser autrement. Mais il en faudrait davantage pour montrer que l’hypothèse Dieu est nécessaire pour établir que « le mal est le prix de la liberté ».

Après ses réflexions, Jacques reprend le débat sous le titre « Par-delà l’humanisme ». Nous y poursuivons notre recherche d’éléments pouvant montrer que l’hypothèse Dieu n’est pas superflue.

Affirmation 17 : « Vous reconnaissez vos a priori et pour vous, la vérité existe, vous n’êtes pas relativistes. Les valeurs suprêmes n’appartiennent toutefois pas à vos yeux à la sphère de la vérité. Vous acceptez les approximations de la science, mais vous refusez ce que dans la perspective platonicienne on appelle le degré de participation à une grande vérité. N’est-ce pas toute la tradition que vous rejetez ainsi et dans le même mouvement descendant, tout lien entre le beau et le vrai? » (p. 380).

Nous ne vibrons pas à une perspective transcendante, mais est-ce la seule façon de trouver des critères du vrai et du faux dans le domaine métaphysique ou religieux? Nous avons longuement discuté de cette question dans l’« Introduction » de notre essai et dans notre chapitre 2 « Choix méthodologiques ». Ce n’est pas l’opinion d’un philosophe, si célèbre soit-il, qui peut être garant de la vérité, surtout lorsque d’autres philosophes soutiennent des positions contraires. Nous constatons une fois de plus que nous choisissons nos maîtres en fonction de nos a priori. Les citations de penseurs qui partagent nos convictions ou qui en sont la source peuvent-elles, à elles seules, servir d’argument ? Il faudra nous indiquer les pertes anticipées pour l’humanité si on n’écoute pas ces penseurs. Les lectures de l’histoire sont aussi au service d’a priori : le naturalisme qui céderait le pas à l’humanisme [dans son sens technique], le renversement qui se serait opéré à la Renaissance, la condamnation de cet humanisme après la Deuxième Guerre mondiale, voilà une lecture parmi d’autres. Et même si on l’accepte on n’y trouve pas encore l’argument qui démontre la nécessité de l’hypothèse Dieu.

Affirmation 18 : « Le projet de nos amis prend tout son sens dans ce contexte. La question du climat et celle de l’environnement en général les préoccupent. Nous le savons. Parviendront-ils, de concert avec les nombreux chercheurs qui dans le monde partagent en ce moment leur point de vue, à proposer un rapport de l’homme avec la nature qui puisse éventuellement donner naissance à une morale aussi nourricière que celle que propose le pape François dans l’encyclique? J’appelle nourricière la vision du monde, ou la morale, qui non seulement indique le but, mais fournit l’énergie spirituelle qui permet de l’atteindre » (p. 384).

Cette conclusion de Jacques nous rapproche. On a fait l’éloge de cette encyclique Laudato si précisément en raison de son utilisation judicieuse des données scientifiques qui montrent l’urgence de rétablir sur une base plus saine les rapports de l’homme avec la nature. Tout en nous réjouissant d’une telle convergence entre une vision transcendante et une vision immanente, nous pourrions tout aussi bien y voir une confirmation que l’hypothèse Dieu n’est pas nécessaire pour procéder au redressement dont l’humanité a besoin. En toute éventualité, il en faudrait plus pour montrer que « l’énergie spirituelle » qui permettra d’atteindre l’objectif doit être d’inspiration divine.

À la suite de notre exercice, rappelons que nous ne rejetons pas la pertinence de la religion pour les croyants ni l’apport énorme des traditions religieuses passées et actuelles. Nous sommes seulement à la recherche d’arguments qui pourraient invalider notre thèse ou la consolider si nous parvenons à les réfuter. Nous continuons à penser que l’hypothèse Dieu est superflue, qu’une disparition hypothétique de la croyance en Dieu ne serait pas une perte pour l’humanité et que le patrimoine religieux ne perdrait rien de sa valeur pour autant.

Le débat se poursuit. Le croyant ira-t-il jusqu’à se convaincre que Dieu existe, mais qu’il n’a pas besoin qu’on le reconnaisse pour continuer à veiller sur l’humanité? L’accueil de l’athée pourrait-il s’étendre à l’ensemble de l’humanité? « Comme le montre la parabole des deux fils (Mt 21, 28-32), il vaut mieux dire non (comme font les athées) et arriver, même à notre insu, à accomplir effectivement la volonté  de Dieu, que de dire oui et ne rien faire [...][i] » L’hypothèse Dieu pourrait ainsi devenir superflue pour la totalité de l’humanité, sans aucune perte. Pourrait-on croire que Dieu aurait créé un être capable d’établir par lui-même les fondements de la moralité ?  Ce serait une issue du débat assez paradoxale. Mais la foi serait sauve jusqu’au dernier des croyants.




[i] Saint-Arnaud, J.-G. (2007), Aux frontières de la foi. Entre l’athéisme et le mystère, Montréal : Médiaspaul, p. 68-69.