Dieu et nos idées de Dieu

 

Auteur : Marcel Rheault

[Ce texte a été fait dans le cadre d’une démarche de formation  appelée  « Présence en relation d’aide », formation   dont un   des ateliers avait comme thème : la présence au niveau transpersonnel du développement et à la dimension spirituelle de l’expérience humaine. Sherbrooke, 2008]  

S’inspirant d’un cadre transpersonnel et particulièrement de celui de la psychosynthèse, une portion de la démarche de formation sur la Présence concerne le niveau transpersonnel du développement et la dimension spirituelle de l’existence humaine. En effet une des caractéristiques des approches transpersonnelles en psychologie réside dans le fait de reconnaître dans la personne humaine une instance d’identité qui transcende le moi ou l’ego. En psychosynthèse nous nommons cette instance Soi. À cause de sa nature spirituelle, le Soi échappe à toute définition. Aussi pour rendre compte de sa réalité et en partager l’expérience, devons-nous l’imaginer de diverses manières et, du mieux que nous pouvons compte tenu de notre condition humaine, nous représenter cette réalité à l’aide de différents symboles : un maître ou guru intérieur, un point d’irradiation, une Présence, etc. Et comme cette expérience du Soi contient un sentiment d’appartenance à plus grand que lui, à une sorte de Soi universel, on aura recours dans plusieurs religions au mot Dieu comme nom donné à ce qu’il y a de plus grand, à ce qui est perçu comme la source universelle, à l’auteur qui a tout créé et le porte d’une manière dynamique dans sa conscience et sa volonté. Dans le contexte de ces religions, le Soi est ce par quoi, ce par où l’humain est intimement relié à Dieu.

Cette référence à un Dieu, au divin auquel l’humain participe de Soi, amène chez plusieurs des questions ou des réflexions. En fait de tout temps et de toutes sortes de manières, preuve qu’elles sont incontournables, des questions sur Dieu se sont posées: son existence, sa nature, ses attributs, sa place et son action dans l’univers, son rapport à la création et plus spécifiquement sa relation à l’homme.

Aussi ai-je jugé opportun d’insérer dans mon enseignement, comme point de départ à un échange, des réflexions concernant Dieu. Les quelques considérations qui suivent témoignent de l’état de ma pensée à ce moment de mon cheminement psycho-spirituel. Elles constituent une opinion, un point de vue correspondant à une perception actuelle qui pourrait changer. Aussi non seulement elles ne prétendent à aucune vérité objective, mais elles ne bénéficient même pas chez moi d’une adhésion certaine. Je les partage quand même comme telles et en toute sincérité.

            L’existence de Dieu questionnée

            J’admets d’entrée de jeu que les réflexions qui suivent pourraient avoir comme effet de remettre en question l’existence de Dieu, du moins de ce Dieu de ma foi ancienne telle qu’elle m’a été transmise par mon éducation chrétienne et à laquelle j’ai adhéré avec beaucoup de ferveur. Une telle remise en question a pu être nourrie par le constat des malheurs voire des atrocités qui sont venus et qui proviennent encore du fait de la foi en un Dieu, du fait des religions monothéistes. Qu’on pense aux guerres des religions, à la persécution des non-croyants, aux viols de conscience, à l’injustice des procès menés au temps de l’Inquisition, à l’irrespect des religions autochtones et plus près de nous aux mouvances intégristes qu’elles soient chrétiennes juives ou musulmanes. Qu’en toute sincérité des gens s’appuient sur leur foi en Dieu pour commettre de tels crimes donne à penser qu’un trouble important s’y trouve inscrit, trouble qui peut conduire aux pires aberrations.

 Et en même temps s’imposent toujours à ma conscience les bienfaits issus de cette foi surtout exprimée en Occident dans la tradition judéo-chrétienne. On ne peut en effet imaginer tout le bien, tout le beau qu’ont valu et que valent encore à l’humanité le fait de la foi en Dieu comme aussi l’appartenance à une des grandes religions ayant pour mission d’incarner sa présence. Qu’on pense aux œuvres d’art, à la musique sacrée, aux rituels religieux qui élèvent l’âme, aux gestes humanitaires héroïques inspirés par la foi et accomplis par amour, qu’on pense aux consolations ressenties par les mourants à la pensée d’être accueillis auprès d’un Père, rejoignant Jésus le Christ et la communauté des saints, qu’on pense à l’espérance renouvelée par la pensée d’un Dieu qui sauve en donnant son fils, qu’on pense au bienfait de sentir en soi le souffle de l’Esprit, conforté de savoir que cet Esprit est partagé et qu’il nous relie tous. Ces effets et bien d’autres donnent à entendre l’opportunité voire pour certains la nécessité de croire en l’existence de Dieu et d’adhérer à un ensemble de faits que les chrétiens appellent l’histoire du salut, histoire que les livres sacrés et la tradition ont transmise. Cette histoire est celle du lien entre Dieu et son peuple, une alliance vivante dont les péripéties se déroulent à partir d’Abraham reconnu comme le père des croyants jusqu’à nous, histoire ayant pour cœur central la présence de Jésus le Christ, son message mais encore plus le don de sa vie par amour des siens. Me rappelant aujourd’hui ces fondements de ma foi, j’ai besoin de reconnaître mon profond enracinement dans cette « histoire du salut ». Dans ma conscience je m’en vois profondément marqué et sans doute le suis-je encore davantage dans ma mémoire inconsciente.

Il est bon ici de se rappeler qu’il est impossible de démontrer par preuves objectives soit que Dieu existe soit qu’il n’existe pas. Devant cette impossibilité, tous individuellement ou collectivement ne pouvons que nous appuyer sur des croyances, c’est-à-dire des adhésions intérieures qui, même largement partagées, ne peuvent être que subjectives. À cause de ce facteur de subjectivité, il me semble que croyants et incroyants devraient se respecter dans leur position divergente les uns laissant aux autres le crédit de leur sincérité. Dans cet esprit, voici sur ce point l’opinion de Carl Jung :

« Pourquoi nous priver de croyances qui nous soutiendraient dans les moments de crise et donneraient un sens à notre vie? Et qu’est-ce qui nous permet d’affirmer que de telles idées ne sont pas vraies? Beaucoup de gens m’approuveraient si je déclarais sans ambages que ces idées sont probablement des illusions. Ce dont ils ne se rendent pas compte c’est qu’une telle déclaration est tout aussi impossible à prouver que l’affirmation contraire. Nous sommes totalement libres de choisir notre point de vue : de toute façon la décision sera arbitraire. Il y a pourtant un argument empirique de poids qui nous pousse à nourrir des idées qui ne peuvent être prouvées. C’est qu’elles sont reconnues comme utiles »[1].

À cause de cette influence que je reconnais comme grande et de ma foi en Dieu et de mon appartenance à la religion chrétienne, c’est pour moi une tâche délicate que de placer aujourd’hui ces données de mon adhésion antérieure devant mon intelligence d’adulte parvenu à sa maturité d’homme et d’affronter la question qui en résulte : est-ce qu’existe ce Dieu de ma foi ancienne. À ce moment je ne saurais ni affirmer ni refuser qu’existe un Dieu séparé de la conscience collective de l’humanité. Mais même si ma réflexion pouvait amener une telle remise en question de l’existence objective de Dieu, je dirais en même temps que comme humains habités d’esprit, nous sommes légitimés de croire en l’existence de Dieu, nous avons le droit de nous donner un Dieu apte à accueillir notre adoration, notre hommage, notre gratitude, un Dieu ouvert à recevoir nos demandes et nos récriminations, un Dieu qui serait la source de ce qu’il y a de plus grand et de meilleur en nous. Croire en Dieu peut être vu comme réponse à un besoin légitime. D’un point de vue pratique, il importe peu que son existence soit le résultat d’une construction humaine collective ou qu’elle en soit indépendante, l’important c’est que, pour les croyants, de croire en Dieu puisse répondre à des besoins fondamentaux éprouvés dans leurs existences. Car le salut vient de la foi et non du Dieu de sa foi.

À ce moment de ma réflexion, je pense qu’un Dieu peut se poser et se maintenir à nos yeux dans l’existence d’une part à partir de besoins importants ressentis par un grand nombre et d’autre part grâce à la capacité qu’ont les humains de le construire, de l’établir et de le garder comme objet significatif.

 Des besoins humains importants[2]

Je nomme d’abord ici quelques uns de ces besoins:

le besoin de croire en quelqu’un, de nous en remettre à quelqu’un de fiable pour ce qui dépasse notre pouvoir, notre entendement, pour ce qui nous est impossible à vérifier;

le besoin de sens, celui de comprendre certains événements ou expériences insolites, troublants ou inexplicables, de leur trouver une origine ou une cause plausible;

le besoin de quelqu’un de défini à qui attribuer la responsabilité de ces événements ou expériences insolites inexplicables;

le besoin d’une autorité qui par ses règles ou commandements indique des normes ou pose des limites afin de nous aider dans la conduite de nos vies;

le besoin de quelqu’un à qui exprimer notre gratitude ou notre colère provenant d’expériences, d’événements ou situations que nous ne comprenons pas et dont il nous apparaît impossible d’assumer la responsabilité.

Face à de tels besoins, conscients de notre impuissance et de nos limites il n’est pas aberrant de vouloir qu’existe un être transcendant, tout-autre à qui donner la capacité d’y répondre. Le problème devient alors d’établir le lien avec cet être car justement par sa nature transcendante il est en fait insaisissable. Aussi pour y avoir accès dans notre condition humaine, pour pouvoir recevoir de lui réponse à nos besoins humains, nous ne pouvons faire autrement que de recourir à des représentations, des symboles, des histoires, des récits qui puissent faire le pont entre ce à quoi notre intelligence a accès et cet être par nature insaisissable.

 Notre besoin de représentations et notre capacité de les construire

Pour avoir accès à ce Dieu capable de répondre à des besoins profonds, nous devons donc recourir à des symboles, à des systèmes de représentations afin de bénéficier de leur signification. Telle est la condition par laquelle est possible l’expérience de Dieu dans notre condition humaine. Les différentes religions apparues au cours des siècles manifestent des manières ou formes différentes que des groupes ont trouvées pour s’aider à vivre l’expérience du lien à Dieu. Ces individus graduellement regroupés en Églises, en religions ou autres communautés spirituelles autour de croyances, se seront donné des cadres, structures, schèmes mentaux pouvant contenir et stabiliser leurs représentations, s’aidant par là à se vivre comme humains reliés à Dieu. Parfois ces représentations auront pris racine dans des événements ou faits appartenant à l’histoire, parfois elles se seront inspirées de mythes anciens. Mais quelle que soit leur origine, nous devons reconnaître que par le moyen de leur imagination, les humains ont, en plus de leur droit, la capacité de créer, de construire subjectivement, d’imaginer un ou des objets aptes à répondre à ces besoins. Ainsi par exemple des premiers chapitres de la Bible : il est maintenant admis par des exégètes issus de diverses religions chrétiennes que les récits de la création, de la chute de nos premiers parents, du déluge n’ont rien d’historique mais proviennent de l’imagination d’un conteur populaire qui a voulu offrir à ses contemporains sa compréhension des origines de l’univers et de ce qui a dès le départ marqué le sort de l’humanité. Le rôle attribué à Dieu dans ces chapitres de la Genèse et l’image qui nous en reste proviennent donc d’une imagination humaine venant au secours du besoin de comprendre, de donner un sens à ce dont nous sommes témoins à l’intérieur comme à l’extérieur de nous.

Le mécanisme de projection

  Le croyant que j’ai été est amené aujourd’hui à considérer la possibilité que Dieu soit le résultat d’une construction humaine et qu’il n’existe que dans la conscience subjective de ceux qui ont besoin d’y croire. Il s’agit en fait de plusieurs besoins dont j’ai parlé plus haut mais le principal serait à mon avis d’attribuer à quelqu’un d’autre plus grand que nous quelque chose qui dépasse notre capacité de contenir. En psychologie on appelle projection ce mécanisme surtout inconscient par lequel, faute de pouvoir l’assumer, on attribue à un autre quelque chose qui de fait appartient à soi. Ce mécanisme à la fois de défense et d’adaptation est un outil indispensable par lequel peut être maintenu pour le moi de la personne un état relativement stable associé à la santé mentale. Or pour projeter l’objet intérieur inaccessible, nous devons trouver un objet extérieur capable de servir d’écran approprié. Et si un tel objet n’existe pas à l’intérieur de notre univers connu, alors il nous est possible d’en imaginer un, de lui accorder une forme suffisamment stable et de lui confier le rôle de porter ce qui pour le moment est trop lourd pour nous.

De fait à l’intérieur comme à l’extérieur nous sommes témoins assidus d’expériences ou de phénomènes qui dépassent et notre entendement et notre volonté propre. Ils s’imposent à nous par leur réalité, nous les ressentons comme authentiques mais ne savons pas à qui en attribuer la responsabilité. Ainsi par exemple des fléaux qui ont accablé le peuple hébreu dans sa longue marche d’Égypte à Jérusalem, fléaux qui ont été attribués à un Dieu désobéi et vengeur. Comment ne pas voir que ce Dieu qui demande obéissance puis qui, selon la réponse, récompense ou punit résulte d’une projection d’un mode humain de fonctionnement social alors en vigueur. On retrouve le même phénomène de projection en contexte mythologique où des dieux ont été créés par les anciens comme écrans de projection pour ce qui dépassait leur capacité d’entendement. Ainsi c’est sans doute parce qu’ils ne pouvaient comprendre que l’amour humain puisse disposer d’une telle force, d’une telle capacité de bouleverser des vies, de procurer tant de plaisir comme tant de douleur qu’ils ont imaginé un dieu (Éros) apte à en assumer la responsabilité. C’est en raison de leur désarroi devant le sentiment amoureux, de leur sentiment d’y être privés de leur liberté, qu’ils ont imaginé être alors dominés par ce dieu. De rendre cet être divin responsable de leur état « anormal » pouvait non seulement les libérer du besoin de comprendre mais aussi les aider à accepter cette expérience insolite comme ayant un sens puisque provenant de la volonté des dieux. Ce recours à un être (Éros) appartenant à un monde tout à la fois connu et mystérieux aura permis de projeter sur lui un pouvoir et une responsabilité que leur conscience ne pouvait à ce moment soutenir et contenir. C’est ainsi que des mythologies auront été construites et transmises dans le but de répondre à des besoins comme ceux dont nous avons parlé plus haut, ces mythologies ayant pour fonction de faire le lien entre accessible et inaccessible. Car, au risque d’errer, c’est pour y avoir accès que l’on projette du connu sur l’inconnu, du fini sur l’infini, de l’humain sur le divin.

 Nos idées de Dieu tributaires de nos projections humaines

 Que nous le voulions ou non, influencés par les courants religieux dominants dans notre culture, nous portons dans nos dossiers mentaux des représentations qui, au fil du temps, se sont façonnées et définies aux fins d’une rencontre signifiante entre notre monde intérieur et le monde extérieur, entre tel objet et l’expérience que nous en avons faite.

 Rappelons que ce recours aux représentations est inévitable parce que, en tant que « matière », nous ne pouvons nous passer de formes, de structures, de contenants. Et en même temps il est utile de nous souvenir que, parce qu’elles sont le résultat d’un construit subjectif, elles se distinguent de la réalité représentée. Nous souvenir aussi qu’en tant que construit subjectif, elles sont  marquées de projections, parlant ainsi au moins autant de nous que de l’objet représenté.

 Si on me demande de m’exprimer sur Dieu, ce que j’en dirai ou écrirai ne pourra donc être que reflet de mes représentations et sera marqué de ce qui a contribué à les construire y compris les enseignements que j’en aurai reçus. Mon langage sur Dieu ne peut que refléter les images que je porte en moi à ce moment de mon histoire. S’il faut accepter qu’une représentation soit un chemin obligé pour le contact, il est aussi sage de reconnaître sa puissance, son impact sur l’expérience : en même temps qu’elle m’y donne accès, elle affecte directement mon rapport à cet objet, en termes de désirs, d’attentes, de réactions émotionnelles, de pensées. Et, par le phénomène de l’inertie, ma représentation tend à se reproduire et à se confirmer.

 Dieu comme objet représenté

 Un jour une amie très éprouvée dans sa vie exprimait sa remise en question d’un Dieu comme être de bonté. Une autre, révoltée devant les énormes disparités de richesse et de bien-être parmi les humains, était amenée à questionner la justice de Dieu. Un autre pourrait mettre en doute la miséricorde d’un Dieu qui permet guerres ou catastrophes si destructrices pour tant de personnes innocentes.

Ces pensées ou réactions émotionnelles à propos de Dieu proviennent de toute évidence d’une représentation de Dieu. Or une représentation ne peut qu’être marquée par une expérience et dans ce cas d’une expérience humaine. Notre idée de Dieu ne peut être qu’anthropomorphique. Ainsi par exemple il est difficile voire peut-être impossible de penser, d’imaginer notre rapport à Dieu sans référer à l’expérience humaine de la relation interpersonnelle et donc de prêter à cet Être avec qui nous nous sentons en relation des attributs, des qualités, des sentiments qui ressemblent aux nôtres. Par exemple si nous pensons Dieu comme souverainement bon ou juste ou miséricordieux, cette pensée de Dieu sera inévitablement influencée par la signification que nous donnons aux termes bon, juste, miséricordieux. Mais en quelque sorte nous ne pouvons faire autrement puisque l’Être auquel nous désirons accéder est par nature innommable et indéfinissable. Nous n’avons donc pas d’autre choix que de le symboliser, le formuler et le nommer à partir de choses connues, à partir d’images, de symboles qui ont en nous le sens que leur a donné notre expérience. Pour rendre Dieu humainement accessible, d’une manière bien pédagogique, nous procédons du connu à l’inconnu.

Les considérations qui précèdent m’amènent à quelques énoncés :

 1-Primat de l’expérience[3]

 Je crois que l'expérience vivante est là d'abord et que la formulation que nous lui donnons, la manière dont nous la nommons vise à nous la rendre accessible, à la communiquer à nous et aux autres. Une formulation est une structure que, dans sa condition matérielle, l’esprit humain doit donner à la réalité pour la contenir et l'appréhender. Une formulation (sous forme de concept, de jugement, d'idée) doit donc être vue comme un outil utile, sans doute même indispensable mais elle n'est pas la réalité; elle n'en est que le reflet, un reflet relatif, fonctionnel et provisoire :

- relatif, pour un individu ou une société, à une culture, à une étape donnée de son développement ;

            - fonctionnel, c'est-à-dire en fonction de sa mission de rendre accessible ;

            - provisoire, appelé à changer pour devenir plus fonctionnel.   

Ainsi par exemple le concept de Dieu, ce nom que nous attribuons à cette réalité, n'a de sens que pour autant où il nous rend l'expérience de cette réalité plus accessible. Il vaut donc la peine de considérer dans quelle mesure les noms ou attributs que nous lui donnons servent une expérience authentique de « Dieu ».

2- Des différences liées à la culture

Pour que l’esprit humain puisse se saisir d'une expérience et la partager, il doit donc lui donner une forme (un concept, une image, un symbole) qui fait le pont entre cette expérience et quelque chose qui lui est déjà connu. À cause de cette fonction de pont, les symboles ou formulations ne peuvent donc qu’emprunter à ce que l’humain connaît déjà. Et dans cette humanité, à cause d’importantes différences dans les cultures, les formulations ne peuvent qu’être  culturelles. Par exemple, à cause de leurs différences, les cultures orientale et occidentale se donneront, en faveur d’un cheminement spirituel semblable, des modèles et symboles différents, différences qui s’illustrent bien en mettant en parallèle par exemple le Bouddhisme et le Christianisme. Vue de cette manière, la diversité des religions à travers les temps et les espaces semble quelque chose non seulement d’inévitable mais de souhaitable. Et si on se donne la peine de transcender ces différences, on retrouvera d’étonnantes ressemblances.

 3- Les formes enferment

 Ajoutons qu’en plus de leur rôle de rendre accessible, mises en concepts, théories et doctrines sont aussi pour une part une entreprise de sécurisation : vivant dans le monde de la dualité, nous avons besoin de la sécurité qu'apportent les repères, les définitions, les distinctions. Nous devons donc en même temps consentir à ce besoin lié à notre appartenance à la matière et en même temps nous souvenir que toute distinction, toute définition limite, enferme en ce qu’elle établit une séparation entre ce qui est cela et ce qui n'est pas cela. Les formulations ont un prix.

Aussi sans en nier la nécessité, en reconnaissant le besoin que nous avons d’y recourir, il est opportun de porter attention aux formes dont on se sert pour nommer l’expérience et de maintenir par rapport à elle un certain détachement, nous rappelant que celles-là sont au service de celle-ci et lui sont donc subordonnées.

4- L’interaction entre les fonctions psychologiques

Pourquoi porter attention aux cadres de référence, aux formulations, aux concepts et idées qui formulent et symbolisent notre expérience? À cause de l'interaction dynamique entre toutes les fonctions psychologiques. Dans son livre l’Acte de volonté, au chapitre sur la volonté habile, Assagioli[4]énonce des lois psychologiques dont la première est la suivante :

            - les images, les représentations mentales et les idées tendent à produire les états physiques et les actes qui y correspondent (p. 59)

Et la troisième dit ceci:

            - les idées et les images tendent à éveiller les émotions et les sentiments qui y correspondent. (p.61)

            Si les représentations mentales et les idées ont un tel impact sur nos existences concrètes, il apparaît sage de se demander  quelles sont les conséquences du fait que j’aie telle image de Dieu, que je porte en moi telle croyance, que j’adhère à telle idéologie, que j’épouse tel courant d’idée, que je tienne pour certaine telle opinion? Quelle correspondance s’en trouve spontanément déclenchée en termes d’impact sur mes sentiments, émotions et comportements?

Un tel auto-examen ne peut se faire sans un minimum de dés-identification, sans une conscience non seulement du contenu de ma pensée ou de mon opinion, (voici mon opinion, ma définition…) mais aussi de la reconnaissance du fait que telle est la manière dont je pense aujourd’hui et qu’il pourrait en être autrement.

À mon avis le fait de reconnaître avec une certaine distance que, sur le sujet de Dieu (comme d’ailleurs sur tout autre sujet) telle est ma pensée et aussi le fait d’envisager que cette pensée fait très probablement partie d’un système de croyances auquel j’ai dû un jour donné mon adhésion, procurent au moins deux grands bienfaits : la liberté par rapport à mes opinions et croyances car elles ont pu et pourraient bien encore être différentes et la tolérance devant des opinions différentes voire opposées en provenance des autres.

Conclusion

D’avoir nommé dans ce denier paragraphe les valeurs de liberté par rapport à nos croyances et de tolérance par rapport à celles de l’autre sonne la note dont je souhaite que tout cet exposé résonne, une note qui l’éloigne de toute certitude absolue. Car il s’agit bien ici d’idées, d’opinions, de formulations dont, en toute cohérence, on aura compris qu’elles sont relatives, fonctionnelles et provisoires. Elles sont relatives et provisoires pour autant où elles appartiennent à une étape d’un cheminement psycho-spirituel, étape vécue dans une culture et dans un environnement donné. Elles sont aussi fonctionnelles, c’est-à-dire que leur valeur vient en fonction de leur aptitude à soutenir l’expérience spirituelle authentique, la rencontre vivante, dynamique et toujours en mouvement de l’esprit et de la matière, éléments dont est faite d’une manière inéluctable notre condition humaine.


[1] Dans « L’homme et ses symboles », Paris, Robert Laffont éditeur, pages 87 – 88.

[2] Tout en pouvant se retrouver chez beaucoup, de tels besoins ne sont pas considérés ici comme fondamentaux.

[3] Je cite à nouveau Carl Jung : « C’est ainsi que je connais des personnes pour lesquelles la rencontre intérieure avec la puissance étrangère en elles représente une expérience à laquelle elles attribuent le nom de « Dieu ». « Dieu » lui aussi pris dans ce sens est une théorie, une conception, une image que crée l’esprit humain, dans son insuffisance, pour exprimer l’expérience intime de quelque chose d’impensable et d’indicible. L’expérience vivante est la seule réalité, le seul élément indiscutable. Les images elles peuvent être souillées et déchirées… Qu’on appelle ses expériences intimes Dieu, c’est qu’on tient à souligner la signification universelle et la profondeur infinie dont on a ressenti l’écho en soi ». Dans Jung (1970) pages 92 et 93.

[4]Assagioli, R. (1986): L’Acte de volonté, Centre de Psychosynthèse de Montréal. Traduction par Paul Paré de The Act of Will, New-York, N.Y.: Penguin Books, 1973.