Désenchantement?

 

L’heureux naufrage
Tourbillon virtuel ou réalité?

Dans une vidéo intituléeL’heureux naufrage[1], quelque trente personnalités publiques québécoises et françaises s’expriment sur le thème dont fait état le sous-titre : « L’ère du vide d’une société post-chrétienne ». Nous y avons trouvé, en première partie, une miniature de l’idée très répandue d’un désenchantement du monde. Le texte de présentation donne le coup d’envoi :

« Après l’effondrement de l’Institution religieuse, celle des grandes utopies politiques, et la désillusion, plus récente, du libéralisme économique, les Québécois et Québécoises font face à une perte de sens, un vide profond. Nous sommes plus prospères que jamais, plus libres que jamais de créer notre vie, mais quelque chose nous manque. Tout le monde le sent. »

En visionnant la bande-annonce du document vidéo, l’image nous est venue d’un tourbillon virtuel qui arrache du sol quelques faits ciblés et les propulse dans une vision qui s’alimente de son propre mouvement. Il en résulte une accumulation d’opinions qui s’enchaînentet se répondent pour produire des généralisations non fondées : « déclin des valeurs, perte de sens », « vide profond », « quelque chose nous manque », « tout le monde le sent ».

Si nous ne le sentons pas, sommes-nous des marginaux? Ou simplement « inconscients »? Ou pire, victimes de « refoulement spirituel[2] »? Nous avons visionné le document pour trouver des éléments de réponses à la question suivante : la thèse du « désenchantement du monde » est-elle fondée? Nous prenons l’expression dans les deux sens qu’on lui donne aujourd’hui :

« L’expression désenchantement du monde renvoie, dans son sens strict, à un phénomène social : le recul des croyances religieuses ou magiques comme mode d’explication des phénomènes. Dans une acception plus large, l’expression recouvre le sentiment diffus d’une perte de sens, voire d’un déclin des valeurs censées participer à l’unité harmonique des sociétés humaines (religion, idéaux politiques et moraux, etc.)[3] ».

Le « désenchantement du monde » dans le premier sens, celui que lui a donné Max Weber dans ses études sociologiques sur la religion, est bien documenté : explications scientifiques de ce qui relevait du mystère, sécularisation qui relègue au second plan les institutions religieuses[4], statistiques imposantes sur la montée progressive de la non-croyance[5]. Mais le lien que l’on fait avec une perte de sens généralisé est-il réel, ou le simple effet de cette construction sans fondement que nous qualifions de tourbillon virtuel?

Nous avons relevé dans L’heureux naufrage un ensemble d’affirmations qui ne sont pas documentées. Il va de soi qu’un recueil de témoignages ne s’y prête pas et nous n’en faisons pas grief au réalisateur ni aux acteurs de ce documentaire. Par contre, nous nous demandons quels sont les faits allégués pour justifier ces affirmations, typiques de ce qu’on lit dans la documentation spirituelle contemporaine. Et s’il n’y en a pas, d’où viennent ces idées? Voici un échantillon des treize premiers témoignages de la vidéo :

  • Denise Bombardier :  « Il faut qu’il y ait un minimum de valeurs collectives qui nous relient les uns aux autres […] Autrefois, c’était la famille, c’était le parvis de l’Église, mais maintenant c’est plus rien."
  • Éric-Emmanuel-Schmitt : « On est quand même à la seule époque à laquelle lorsqu’un enfant de 15 ans demande à son père "quel est le sens de la vie?", le père se tait. »
  • Benoît Lacroix : « On est allé trop vite, on a fait naufrage […] Comment allons-nous sortir de ce vide qui nous habite? »
  • Stéphane Archambault : « Le Québec a longtemps été chapeauté de très près par la religion. On nous disait ce qui était bien, ce qui était mal, ce qu’il fallait faire, ce qu’il ne fallait pas faire, et du jour au lendemain, on a été abandonné, et cet abandon là fait que quelque part on a arrêté de chercher. Il y a tellement de vide autour […] qu’on a arrêté de chercher, de regarder notre vide. »
  • Jean-Claude Guillebaud : « On est à la fois plus prospère qu’on ne l’a jamais été, on est plus libre qu’on ne l’a jamais été. Et en même temps, il y a quelque chose qui nous manque, tout le monde le sent. »
  • Guy Durand : « Il n’y a pas de pierre d’approche, d’attente pour amener les jeunes, et les moins jeunes, à s’interroger sur le sens de la vie. Et c’est ça qui est le plus grave, et c’est ça que dénonce Pierre Vadeboncoeur, par exemple, ou plus récemment Bernard Émond, dans ses films. C’est ça le problème, le vide spirituel de notre génération. »

Bernard Émond introduit dans son dernier film Le journal d’un vieil homme une remarque de son personnage qui va dans le même sens : « Je ne crois pas en Dieu et je le regrette. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il me manque quelque chose d’essentiel comme un élément de liaison qui ferait de ma vie un tout ».

Pendant qu’Yves s’engage dans une réflexion personnelle, Jocelyn entreprend de documenter la thèse du tourbillon virtuel.

Yves à la recherche des indices de désenchantement.

Le 30 mars, avant de vaquer à mes occupations de la journée, j’ai visionné la première partie de L’heureux naufrage sans avoir compris, jusque là, ce qu’il y avait d’heureux. La cueillette citée plus haut me laissait avec un profond malaise. Les gens parlent de « manque », pour moi la seule chose qui me manque c’est l’accès à des observations concrètes qui pourraient vérifier ou infirmer la thèse du désenchantement. Celle-ci est-elle le reflet d’une réalité ou s’agit-il d’une construction sans fondement? Tout au long de la journée, j’ai été obsédé par cette question, au point de me demander à chaque occasion si je trouvais des indices de désenchantement chez les personnes rencontrées directement ou à travers les médias que je consultais. Mes déplacements ont été nombreux : université, visite en milieu hospitalier, rencontre professionnelle, ballade dans un parc, visite au centre sportif, sans compter mon examen annuel chez le dentiste. Je me demande encore où se cachent ces gens qui sont en « perte de sens »? Se dissimulent-ils derrière ces ébats et ces sourires que je rencontre? Où est-ce une mauvaise journée, ou un mauvais parcours pour les trouver? Si j’étais plus jeune, je mettrais sur pied un projet de recherche pour en avoir le cœur net. Et ma grille de lecture serait la suivante. La vie d’une personne a un sens dans la mesure où elle répond à ses besoins fondamentaux : avoir de quoi manger et les conditions d’une vie saine, avoir de bonnes relations affectives, éprouver la satisfaction de réussir ce que l’on fait (aussi banal que ce soit) et se donner des réponses satisfaisantes aux questions que l’on se pose (qu’elles soient ou non vérifiables)[6].

En soirée, je poursuis la lecture du dernier livre de Michael Shermer The moral Arc, qui, lui, est plein de données factuelles. Il n’est pas de nature à alimenter la thèse du désenchantement comme en témoigne le sous-titre : « Comment la science et la raison conduisent l’humanité vers la vérité, la justice, et la liberté ».

Je décide de terminer ma journée en furetant sur Internet pour me documenter avec des entrées comme « désenchantement », « non-sens de la vie », « désarroi spirituel ». Je commence par l’incontournable Wikipédia qui ramasse les opinions, mais ne donne aucun fait. Une rubrique cependant sous le titre « La vie n’a pas de sens ». Pas de faits, mais trois auteurs cités : Shakespeare, Freud et Nietzsche. Au sujet de Freud : « Quand on commence à se poser des questions sur le sens de la vie et de la mort, on est malade, car tout ceci n’existe pas de façon objective ». Je me suis demandé s’il n’était pas préférable d’arrêter mon questionnement, mais j’ai persisté, au risque que l’on me considère comme malade. Je dois dire que Freud n’a jamais été mon maître à penser.

Dans l’encyclopédie de L’Agora, 71 articles dans lesquels on parle de désenchantement. J’en choisis un qui me paraît plus étoffé que les autres, un article de Serge Cantin[7] sur « Le désenchantement du monde et l’avenir du christianisme selon Fernand Dumont ». Un débat d’opinions, mais sans faits vérifiables à l’appui.

Je tombe ailleurs sur le raccourcid’un livre de J. Lecomte, Donner un sens à sa vie[8]. J’y trouve enfin une orientation vers des faits :« diverses enquêtes aboutissent à la conclusion qu’il y a essentiellement trois grandes façons de donner du sens à sa vie : les relations affectives; les pensées, croyances et valeurs; l’action ». Cela ressemble à ma grille des besoins fondamentaux. Je reviens alors sur ma journée et je me dis que les gens que j’ai rencontrés sont peut-être en état de désenchantement à cause d’un peu de brouillard dans leurs croyances? Si les acteurs de L’heureux naufrage ont eu la capacité de déceler derrière les observations courantes des déficiences dans les représentations mentales de leurs concitoyens, je loue la force de leur intuition. Mais il ne serait pas superflu d’aller vérifier auprès de ces personnes si c’est bien ce qu’elles vivent. Et si on découvre une perte de sens dans leurs croyances, il resterait le sens qu’ils trouvent dans leurs relations affectives et dans leur action, à moins que là encore on démontre que la plupart des gens ne trouvent plus de satisfactions à aimer et à être aimés ni dans ce qu’ils font. Et si la question du sens de la vie ne semble pas préoccuper les personnes interviewées, c’est peut-être, si on accepte le jugement de Freud, parce qu’elles sont en santé mentale. Ou peut-être que Frédéric Lenoir aurait une meilleure explication :

« La question du "sens de la vie" refait surface en Occident. Après l’effondrement des grands systèmes religieux et des idéologies politiques, chacun d’entre nous est renvoyé à lui-même et s’interroge sur ce qui fait vraiment sens pour lui. C’est sans doute l’une des raisons du renouveau de la philosophie, du succès du développement personnel et de la spiritualité. N’oublions pas, cependant, que le simple fait de se poser cette question est l’apanage des riches, ou du moins de ceux qui n’ont plus à lutter pour leur survie. Les pauvres ne s’interrogent pas sur le sens de leur existence. Ils tentent simplement de survivre au jour le jour. Mais ce qui les aide à vivre, autant que la nourriture qu’ils cherchent quotidiennement, ce sont les liens familiaux, amicaux, tribaux, communautaires[9] ».

Se pourrait-il que ce vide dont parlent les acteurs de L’heureux naufrage n’ait pas besoin d’être réel? Ce serait la création virtuelle d’une certaine communauté d’intellectuels qui expriment ainsi leur propre sentiment d’égarement dans un monde où ils ne retrouvent plus ce qu’ils aimaient y voir. Cela expliquerait qu’ils ne soient pas trop préoccupés de documenter leur vision.

Mettant mon questionnement de côté, j’ai poursuivi le lendemain le visionnement de L’heureux naufrage. J’ai noté un tournant majeur qui m’a étonné. Voilà maintenant des témoignages de gens qui, malgré la thèse du désenchantement, semblent s’en sortir assez bien. Aucun signe de désenchantement dans leur témoignage personnel, mais l’acceptation tranquille du fait qu’on ne sait pas si Dieu existe et le sentiment que la vie continue. Voici quelques-uns de ces dix nouveaux témoignages :

  • Bernard Émond : « Il m’arrive assez souvent de sentir une présence. Je parle dans les mots de Pierre Vadeboncoeur, une Présence avec un P majuscule. Une Présence que lui ne voulait pas nommer. Une Présence que j’éprouve dans la nature, en écoutant Bach, ou devant la beauté du monde, ou devant un geste de bonté. Il y a quelque chose qui m’attire vers le haut. […] De façon conventionnelle, non je n’ai pas la foi, mais je sens essentiellement la nécessité de quelque chose. »
  • Ginette Reno : « La paix c’est toujours la même chose, la recherche constante de son être, son identité, chacun est unique. Si Dieu ne m’avait pas aimé comme un fou […], je ne sais pas où je serais aujourd’hui. Dans une maison de fous ou je serais morte très jeune. »
  • Éric-Emmanuel-Schmitt : «  Il y a deux grandes nuits dans ma construction spirituelle. La nuit du désert qui m’a donné la foi, la foi en un Dieu qui est l’Absolu. […] Dieu, la certitude que ce mystère a un sens. Et beaucoup plus tard, il y a eu une deuxième nuit, c’est simplement la nuit où j’ai lu les quatre évangiles pour la première fois de ma vie. Elles apportaient quelque chose de plus que ma nuit dans le désert, quelque chose de plus que la foi en Dieu, c’est la dimension de l’amour. »
  • Benoît Lacroix : « Moi, je remercie le Christ parce qu’il me donne sa vie. Et je regarde les mamans, elles sont prêtes à mourir pour que l’enfant ait la vie. C’est tout ça, c’est là que se trouve l’essentiel à mon avis du message évangélique qui rejoint ce qui a été dit ailleurs. C’est déjà chez Confucius, déjà chez le Tao. […] La vie c’est pas pour la garder, c’est pour la donner. »

Et après les témoignages de ces individus qui semblent échapper personnellement au marasme du désenchantement, voici qu’on se lance dans un tourbillon inverse qui justifie enfin le premier mot du titre L’heureux naufrage. Un avenir qui semble hors de l’Église cependant. Mais là encore, des opinions peu documentées. Je reconnais à nouveau que ce n’est pas le lieu, dans une série de témoignages, mais la question demeure : tourbillon virtuel ou réalité?

Si le désenchantement est réel dans la population, il faudra sans doute plusieurs générations avant de renverser la vapeur, si tant est que ce soit possible. Par ailleurs, les acteurs de L’heureux naufrage peuvent être optimistes s’il s’agit d’un tourbillon virtuel, car il suffit de créer un tourbillon inverse, une sorte d’anticyclone, pour réenchanter leur monde. C’est d’ailleurs ce qui m’est apparu en poursuivant le visionnement de la vidéo. Ce nouveau tourbillon virtuel du réenchantement est aussi très populaire aujourd’hui si on en juge par les 135 000 sites Internet que ce mot fait surgir sur Google.

Cette fois, on reçoit quatorze nouveaux témoignages, dont les suivants :

  • Bernard Émond : « La bonté n’a pas été éradiquée par le néo-libéralisme. Ça, c’est extrêmement important. Les valeurs d’égoïsme, de richesse, les valeurs matérielles ont gagné, gagné, gagné du terrain, mais il y a encore des gens qui vont se sacrer à l’eau pour sauver des vies […] tous les matins il y a 10 000 bénévoles qui se lèvent pour aller au chevet des malades. Alors, ça, c’est ça qui est l’espoir. Et ça, ça existe encore, malgré toutes les injonctions à consommer davantage, ça existe encore. »
  • André Comte-Sponville : « J’ai eu la foi jusqu’à l’âge de 18 ans, puis j’ai perdu la foi, je suis devenu athée. […] Au début, on a envie de partir en claquant la porte, ce que j’appelle l’âge de l’apostat. Et puis ce qui s’est passé, c’est que j’ai fait des enfants. Et bien sûr, il fallait que j’élève mes enfants, que je leur transmette un certain nombre de valeurs. […] J’ai découvert très vite que les valeurs que je tenais à leur transmettre sont pour l’essentiel celles que j’avais reçues : des valeurs d’amour, de justice, de pardon, de sincérité, de simplicité, etc., etc. »
  • Stéphane Laporte : « Je pense qu’il y a eu comme un mouvement de balancier, qu’on est passé d’un extrême à l’autre, mais qu’en ce moment, on sent dans la société québécoise comme un retour vers les choses fondamentales. Et peut-être que ça n’aura pas la même forme qu’avait avant l’emprise de l’Église catholique au Québec, mais il va sûrement y avoir un renouveau spirituel, je pense, au Québec. »
  • Marie-Rose Dufour : « Je crois que les grands, les grands sages, les grands qui nous inspirent […] cherchaient quelque chose qui les dépassait ultimement. C’est tout. C’est la condition humaine. Il n’y a rien d’extraordinaire dans le fond. »

Au terme de cette réflexion, je reste avec ma question. Suis-je en présence de deux tourbillons virtuels, poussés par des vents contraires, celui du réenchantement repoussant facilement celui du désenchantement précisément parce qu’il s’agit d’un tourbillon sans fondement? Ou, au contraire, est-ce que l’un et l’autre de ces tourbillons sont basés sur des faits qui démontrent qu’il y a là une réalité, qu’on y décrit ce que vivent vraiment nos contemporains? Mais alors, désenchantement ou réenchantement? Ou peut-être une vie bien ordinaire qui n’a rien à voir avec ces tourbillons virtuels? C’est le dernier mot de la vidéo : « C’est la condition humaine. Il n’y a rien d’extraordinaire dans le fond ».

Jocelyn documente la thèse d’un tourbillon virtuel

« Les églises sont sans fidèles, les fidèles
sans prêtres, les chrétiens sans Christ ».
Bernard de Clairvaux, en l’an 1147[10]

Les quelque trente personnalités publiques de France et du Québec interviewées dans L’heureux naufrage prétendent que l’on vit actuellement une perte de sens après l’effondrement des utopies politiques, la désillusion du libéralisme économique et la fin de l’ère chrétienne. Question du sens, orphelins de réponses, nostalgie du passé très religieux du Québec, vide, appel de morale, vide spirituel, spiritualité perdue, domination des lois, perte des choses réelles qui ouvrent sur la transcendance sont les grands thèmes qui ressortent de ces témoignages. Le sous-titre souligne vraisemblablement la majeure : « l’ère du vide d’une société post-chrétienne ». Par contre, le titre, L’heureux naufrage, semble contredire le sous-titre.

La première partie de la vidéo insiste sur la perte de sens alors que la deuxième conclut qu’en dépit de la perte de sens, il reste au Québec un attachement à des valeurs fortes comme l’amour, la justice, le pardon, l’égalité et les droits de l’homme. Je voudrais bien comprendre. Devrais-je être triste ou pas?

Quel message veut transmettre cette vidéo? Comment l’interpréter? Ces témoignages visent-ils à établir les thèses défendues, à supposer qu’elles soient clairement identifiables? Par exemple, devrait-on conclure, ne serait-ce que par balance de probabilités, que dans la société québécoise, « quelque chose nous manque, que tout le monde le sent »? Et que si quelque chose nous manque, c’est la même chose qui manque? Et qu’elle manque à tous? Ces affirmations rapides me semblent se contraindre à un fardeau de preuve pour le moins redoutable et, au premier coup d’œil, bien malaisé à satisfaire. Mais je ne suis ni philosophe ni sociologue.

Je ne m’intéresserai donc qu’au naufrage, puisque du côté des valeurs, tout semble bien aller. Rien ne prouve qu’il y a naufrage, au contraire. Je tenterai de démontrer qu’il n’y a pas naufrage et qu’à tout le moins cette vidéo ne s’appuie sur aucun fait établi. Serait-on en présence d’un reportage sur un non-événement puisque le bateau en sort indemne? Y a-t-il des blessés? L’échappons-nous belle? Pour l’instant, une question m’obsède : comment une société peut-elle être en perte de sens si elle conserve ses valeurs?

Je le dis tout sec. Ce recueil de témoignages, aussi intéressant soit-il et aussi prestigieux soient les témoins, ne constitue rien de plus qu’un assemblage anecdotique de trente personnes qui expriment à peu près une opinion semblable sur ce qui est à peu près un sujet. Il serait aisé, je n’en doute pas une seconde, de trouver trente autres personnalités tout aussi prestigieuses qui n’éprouvent d’aucune façon la nostalgie exprimée en première partie. Et tant la vidéo triste que la vidéo gaie ne décriraient valablement l’état des lieux, à supposer même qu’il ne s’agisse pas d’une pseudo question, d’une pseudo idée ou d’un pseudo événement. Et comment pourrait-on généraliser à la société québécoise tout entière l’opinion de 30 négatifs ou de 30 positifs? Je ne veux pas dire pour autant que les témoignages de Denise Bombardier ou de Ginette Reno soient sans intérêt. 

Le désenchantement n’est pas nouveau. Comme le souligne Lucien Jerphagnon, innombrables sont au cours des temps les considérations désabusées « et tout cela, il faut le souligner, depuis Homère jusqu’à nos jours, ce qui fait bien, si je sais compter, quelque deux mille sept cents ans de pessimisme attesté. Ou de réalisme sans illusion, comme on voudra[11] ». Serions-nous en décadence depuis trente siècles ou peut-être depuis plus longtemps encore?

En Occident, les Grecs et les Romains célébraient cet heureux temps des débuts de l’humanité. Cicéron s’écrie « O tempora! O mores! », qui peut être traduit librement par « Dans quel temps vivons-nous![12] ».

Voici le début d’une élégie de Tibulle (né vers 54 av. J.-C. et mort en 19 av. J.-C.) : « Que l’homme était heureux sous le règne de Saturne, avant que la terre fût ouverte en longues routes! »

Un vieux poète dans le Satiricon de Pétrone (premier siècle apr. J.-C.) se plaint que « le monde en lambeaux va tomber aux mânes du Styx[13] ».

Juvénal, mort vers l’an 130, en offre aussi un bel exemple : « nous vivons aujourd’hui un temps, des siècles pires que l’âge de fer, à ce point criminels que la nature elle-même n’a pu trouver de noms pour eux et n’a pu trouvé de métal pour la désigner[14] ». Ou encore, toujours de Juvénal : « déjà du temps d’Homère, notre race baissait. La terre ne nourrit plus que des hommes méchants et chétifs[15] ».

Nous retrouvons chez Pline Le Jeune (né vers 61 et mort vers114) un refrain bien connu : « les jeunes d’aujourd’hui sont tout de suite des sages; dès l’abord, ils savent tout; ils n’ont de respect pour personne, ils n’imitent personne, ils sont à eux-mêmes leurs propres modèles[16] ».

Écoutons Valérius Caton qui écrit vers l’an 180 : « est-ce ma faute si nous n’en sommes plus à l’âge d’or? Il m’aurait mieux valu naître alors que la Nature était plus clémente. Ô sort cruel qui m’a fait venir trop tard, fils d’une race déshéritée![17] ».

Saint Jérôme n’est pas en reste après la prise de Rome par Alaric : « En vérité, ce n’est pas la fin d’une ville, c’est la fin du monde[18] ».

Pour le Moyen-Âge, nous pouvons citer, en duo avec Bernard de Clairvaux, Guillaume de Loris mort vers 1238 : « il en était autrement jadis; or, tout va en empirant[19] ».

Dans un passage de la Gesta Romanorum qui date de la fin du XIVe siècle, « l’auteur se plaint du monde mauvais... Sur quoi se fonde-t-il? Il est répondu ainsi : "Dieu est mort", Dieu en est la cause. "Mais maintenant, pour nous, Dieu est presque comme mort, et nous ne pensons plus ni au jugement à venir, ni à l’enfer, ni aux peines éternelles, ni à la vie éternelle"[20] ».

Montaigne lui-même : « Or, tournons-nous les yeux partout, tout croule autour de nous[21] ».

 Et Voltaire : « nous sommes dans le temps de la plus horrible décadence[22] ». 

Les Goncourt dans leur Journal parlent des mœurs abjectes et sauvages de leur temps et s’attristent que tout se défait, tout s’en va[23].  

Gustave Le Bon en 1894 : « une visible décadence menace sérieusement la vitalité de la plupart des grandes nations européennes, et notamment de celles dites latines[24] ».

Et Louis-Ferdinand Céline y va de sa prophétie eschatologique et... scatologique : « nous disparaîtrons corps et âme de ce territoire, comme les Gaulois, (...) Ils n’ont pas laissé vingt mots de leur propre langue. De nous, si le mot «merde» subsiste, ce sera bien joli[25] ».

Je peux citer aussi le grand style de Léontine de Villeneuve, à propos de la fin de la monarchie française et du renversement de l’Ancien Régime. Sa nostalgie se rapproche de celle de nos témoins de la vidéo : « Cette société, née du christianisme au Moyen-Âge, nourrie du lait de sa foi dans son berceau, soutenue par son bras dès les premiers pas vers le progrès et forte de son puissant appui lorsqu’elle eut acquis toute sa croissance pour profiter et jouir des bienfaits et des lumières d’une civilisation venue d’en haut – cette société, ayant dévié de la foi chrétienne, devait périr[26] ».

Étienne Borne propose une clé d’interprétation de ce défaitisme récurrent : « l’intégrisme est une nostalgie du passé qui se prend pour une référence à l’éternel[27] ».

Cette époque où régnaient délicieusement la justice, l’innocence, le bonheur, la grâce, la beauté, où la brebis offrait gentiment sa mamelle au berger, semble perdue depuis la nuit des temps. Nos témoins nostalgiques de la vidéo n’ont rien inventé et la chute se poursuit, brutale et ininterrompue si tous ces visionnaires du malheur ont raison depuis si longtemps. Le Paradis Terrestre de l’Ancien Testament, rappelons-nous le loup paissant avec l’agneau et le lion qui mange de la paille, n’est qu’une variation sur le thème. Même l’hindouisme qui prône pourtant une conception cyclique du temps n’y échappe pas : il suffit que l’Âge d’or revienne... en boucles... et le tour est joué. Jésus ne croyait-il pas fermement, s’il faut en croire Matthieu, que la fin des temps était proche? « Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive », « tout cela » étant une description à faire frémir d’horreur avec tous ces signes annonciateurs de la fin du monde. Plutôt embêtant pour les théologiens et les croyants, plus de 60 générations s’étant écoulées depuis la mort de Jésus…

Décidément, c’est toujours la fin. Si tous ces prophètes ont raison, il est tout de même surprenant qu’il reste encore quelques bien portants sur notre satanée planète. Jean d’Ormesson voit juste : « Toutes les époques ont gémi sur leur sort en se comparant à celles qui les avaient précédées. Chaque génération s’imagine qu’elle trimbale avec elle une inquiétude, un frisson nouveau, des façons inouïes de sentir et de penser, une inquiétude originale[28] ». Je le répète, la vidéo ne reflète que des croyances et par surcroît, aussi vieilles que l’humain lui-même. La première partie est une métaphysique du malheur et j’en proposerai une généalogie.

Les historiens contemporains rejettent maintenant le concept de décadence. Paul Veyne en donne une des principales raisons : « il n’existe jamais d’attitude ou de réaction qui serait commune à toute une collectivité ou classes... Les titres de chapitres de la grande histoire : une "époque de foi", "l’identité musulmane", "le paganisme et la Cité antique", sont autant de surinterprétations qui méconnaissent un arc-en-ciel de réactions inégales[29] ».

L’idée de décadence est souvent liée de plus à une certaine élite qui parfois est considérée, sans trop réfléchir, comme donnant impérativement le ton de leur époque. Je les appelle, inspiré par Max Weber, les virtuoses sombres. Ils peignent leur temps d’une tonalité noire, qui étonne d’abord, et sonne ensuite le réveil comme un tocsin dans le quotidien endormi des jours. Ils sont l’analogue de l’article du journal racontant un écrasement d’avion alors que 80 000 ont pourtant volé sans encombre le même jour. Saint Augustin en offre un bel exemple. Comme il est plus facile de le lire que de sonder le cœur et les reins des millions de ses contemporains anonymes, c’est son témoignage qui est retenu, comme l’on retient l’écrasement de l’avion. Le prophète de malheur semble une constante anthropologique. Curieusement, quelle que soit l’époque, il dit à peu près toujours la même chose, avec les sempiternels appels à la repentance, ce qui n’empêche jamais au lucide qui voit plus clair et plus loin que les autres, de se tenir fièrement au-dessus de la mêlée. « Écoutez-moi foule inconsciente, nous vivons une époque de malheur et ce n’est qu’un début. Il faut revenir en arrière, là où il faisait si bon de vivre, quand tous croyaient en Dieu ». J’en démontrerai la structure plus en détail dans les pages qui suivent. Il y a toujours eu des Caton l’Ancien austères et conservateurs regrettant les temps passés et la tradition d’antan. Et ici, je me ferai moi-même prophète de malheur, il y en aura toujours...  

Tout est prétexte à se plaindre pour certains expressifs doués. Il semble y avoir une tendance chez certains sensibles mélancoliques à dorer le passé. Ils regrettent leur monde, le bon vieux temps où la foi était unanime, l’Église toute puissante régnant sur les cœurs. C’est évidemment parmi les plus âgés que l’on retrouve le travers... qui ne date pas d’hier quand on lit Horace (né vers 65 av. J.-C. et mort vers 7 av. J.-C.) : « mille incommodités assiègent le vieillard... Quinteux, râleur, vantant le temps passé, quand il était gosse, toujours à censurer les jeunes...[30] »  

Et puisque la chanson sur la décadence est un air traditionnel au refrain très ancien, il suffit de temps en temps d’y ajouter un couplet à la mode du jour : la fin de l’ère de la chasse et de la cueillette, l’urbanisation, la menace de Carthage, l’invasion des barbares, la fin de l’Empire romain, l’écroulement de l’Empire d’Occident, les tremblements de terre, les guerres, la division des Églises, les épidémies, la défaite de Lépante, la destruction de l’Invincible Armada, la fin de la monarchie française, la révolution industrielle, le chômage endémique, la pollution, le changement climatique, le nucléaire, le libéralisme sauvage et il y en aura d’autres... La fin du religieux est cependant le couplet classique de cet air traditionnel. « On calomnie son temps par ignorance de l’histoire » disait Flaubert[31].

Et chacune de ces dénonciations est un appel à la repentance drapée dans une nostalgie de grand style pour ce qui est à jamais perdu... mais qu’il faudrait retrouver.

Comment les constats des témoins de la vidéo pourraient-ils valider ce qui est prétendu? Comment la nostalgie de certains virtuoses peut-elle être généralisée à l’ensemble de la population? Le mal du pays d’antan où tout le monde allait à « la confesse », du pays du « parvis de l’église » comme le dit élégamment Denise Bombardier est-il étendu à l’ensemble de la population, en considérant par exemple, les tranches d’âge et les classes sociales? Une innocente question ici suffira. Que doit-on retenir de ce pays d’antan? La terre grasse et noire des cultivateurs qui allaient à la messe tous les dimanches et qui faisaient leurs Pâques? Le bon curé Labelle? La soupe réconfortante d’une grand-mère? La bénédiction urbi et orbi du pape Pie XII? Le chapelet en famille sous la dictée du cardinal Léger? L’époque du Frère André? Puisque nous nous situons ici dans rien de plus que dans l’anecdote, l’opinion et la croyance, tous les choix sont permis.

Je loue ceux et celles qui ne gardent du passé que les teintes claires et souriantes comme s’il ne convenait que de retenir la lumière des vitraux. Les nostalgiques ne s’intéressent que très rarement aux faits qui freinent leur élan et entravent leur vue d’aigle. C’est l’époque où tous croyaient en Dieu, où l’institution religieuse dominait que l’on regrette. Les conditions de vie n’ont rien à y voir. Le lecteur aura compris. La trame factuelle, à supposer qu’il soit possible de trancher avec assurance dans le tissu, comme le font les témoins de la vidéo est d’une telle richesse, d’une telle complexité et d’une telle variété que l’un peut choisir, selon sa sensibilité propre, ses préjugés, son vécu, ses expériences personnelles, sa foi, sa tendance naturelle à la nostalgie, sa sensiblerie, son penchant pour la tradition, son conservatisme, les faits qui appuient sa thèse alors que le voisin pigera ailleurs et en conclura donc tout autrement. Nous sommes ici dans l’idiosyncrasie pure.

Il y a plus de 50 ans maintenant, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron avaient dénoncé avec vigueur et subtilité ces « vulgates pathétiques[32] ». Il s’agissait alors pour eux de décrier certains de leurs collègues qui annonçaient avec découragement une civilisation occidentale radicalement autre en raison notamment du déferlement des masses et de l’invasion des mass médias[33]. Le travers dénoncé n’est pas le même que le nôtre bien sûr – le déclin de la croyance religieuse –, mais puisque les prophéties de désenchantement du monde sont un style et non un contenu, il est très facile d’y retrouver les mêmes travers et ce, depuis des millénaires... Je suivrai pour un peu le chemin de Bourdieu et de Passeron. Il suffira de rayer mass medias et d’y substituer déclin de la croyance religieuse.

Bourdieu et Passeron soulignent d’abord le caractère non scientifique de ces déferlements de prédictions de malheur. C’est une évidence, mais il convient de la rappeler.

« Paradoxe, cette prophétie sur le destin des "masses" ne saurait toucher que les intellectuels. Lors même qu’il a la nostalgie ou l’ambition d’atteindre un auditoire plus large, le prophète massmédiatique sait que son discours ne peut parvenir jusqu’à ceux qui en font l’objet[34] ». 

Et il ne faut pas en être dupe : « la compréhension n’est qu’indulgence passagère; vient toujours le moment où le compagnon de plaisir redevient prédicateur impitoyable. Le prophète a pu flatter un moment, c’était pour mieux fustiger[35] ». Nous le voyons bien dans la vidéo. Pas de signe évident de désenchantement chez ceux qui le constatent ou le prédisent chez les autres.

Nos prophètes de malheur rappellent ceux que dénonce avec amusement Paul Veyne. Ils sont de deux types. Les premiers, dont Pascal « avec sa misère de l’homme sans Dieu » offre un bel exemple, essaient de nous convaincre de notre maladie pour mieux nous faire avaler leur potion magique religieuse. Pascal, c’est bien connu, est tombé dedans une certaine nuit. Les autres, parmi les futés d’entre eux, bien forcés de constater que l’homme ordinaire n’éprouve pas l’angoisse dont ils voudraient bien le revêtir, essaieront tout de même de le contraindre dans leur triste camisole de force aux couleurs grisâtres en assénant à celui qui ne ressent rien que « la perte de l’âme est indolore[36] ».

Y a-t-il plus belle façon d’oblitérer les faits? Et les bien portants deviennent alors, comme le disait le docteur Knock, des « malades qui s’ignorent », des inconscients auxquels il faut rappeler constamment pour leur bien qu’une terrible maladie les ronge à leur insu. Paul Veyne m’apparaît plus lucide : « À l’état natif, nous ne pensons ni ne nous demandons rien. Les religions nous exagèrent nos misères, en ajoutant qu’elles viendront nous en consoler, ou nous posent des questions auxquelles nous ne songions guère, pour rendre indispensable leur réponse[37] ».

Cette tentative d’endoctrinement est depuis toujours un incontournable poncif de toutes les croyances religieuses. Je n’en donnerai qu’un seul exemple, mais quiconque consacre deux heures à lire n’importe lequel ouvrage sérieux d’historien pourra en ajouter dix.

Il arrive parfois que nous découvrions d’un coup de sonde le cœur du monde ordinaire. Les résultats sont le plus souvent très étonnants, totalement en contradiction avec l’image d’Épinal du bon peuple croyant aveuglément. Et cela ne date pas d’hier. Rappelons-nous la plainte de Bernard de Clairvaux en 1147 qui dénonce le peu de foi de ses contemporains. Dans une de ses pages des Nuits de Paris, publiées en 1788, Nicolas Restif de la Bretonne raconte qu’il assista un jour à la scène suivante. Un prêtre est appelé au chevet d’un humble scieur de bois à l’agonie. Le prêtre lui fait alors une édifiante exhortation : « Mon frère, votre vie a été innocente et pénible. Espérez dans la bonté de Dieu; vous n’avez eu que des peines en cette vie; les biens vous attendent dans l’autre. Quand on a été, avec résignation, aussi malheureux... » Mais le mourant ne le voit pas de la même façon : « Moi! Malheureux! interrompit le moribond en se soulevant. Vous vous trompez! J’ai été le plus heureux des hommes. J’ai eu la meilleure des femmes, de bons enfants, du travail, de la santé, l’estime de mes pratiques et de mes voisins qui mettaient trop de prix aux petits services que j’aimais leur rendre. Ah! Monsieur! J’ai été heureux en ce monde![38] ».

Le virtuose, sans doute sincère ici, comme nos témoins de la vidéo, essaie d’asséner à l’humble travailleur inculte une fausse intensité de misère humaine et existentielle que ce dernier ne ressent nullement. Au nom de quoi déciderons-nous que le morne prêtre est plus lucide que l’heureux scieur de bois?

Au milieu des travaux et des jours, comme il en est de l’histoire humaine depuis des dizaines de milliers d’années, il semble plus simple et raisonnable de conclure que l’humain est aux prises avec la quotidienneté, la très grande majorité du temps sans drame et sans pathétique. Il s’agit là d’une affirmation plus crédible, même si elle est moins spectaculaire que l’idée d’un désenchantement du monde :

« L’homme n’est pas un Berger de l’Être. Au fil des jours, nous vivons dans l’indifférence, la tristesse ou le ronronnement (l’entrain disait Char) d’un bien-être quasi physiologique. Cet entrain ou cet ennui ne sont dissipés que par des heures ou des minutes d’absorption qui sont la seule espèce non utopique de bonheur, lorsqu’un travail est intéressant par exemple. Sous le nom de culture, les sociétés ont inventé une foule de machineries qui leur procurent des absorptions momentanées; les activités momentanées absorbantes vont, de la Sonate Hammerklavier ou de l’Art de la Fugue, au football, à la prière, à la recherche scientifique, à la drogue ou à ces productions savantes que sont la passion amoureuse ou l’art de la conversation [...] Même le désespoir n’a pas d’intensité plus grande que l’ordinaire des jours [...] Le monde est aussi réel qu’avant, aussi indubitable; nous ne sommes pas devenus fous[39] ».

Les témoins de la vidéo semblent conclure d’ailleurs dans le même sens. L’entrain des jours et le ronron quotidien occupent beaucoup plus d’espace dans l’histoire humaine que le pathétique des poètes et des sociologues du Paradis perdu. Il en fut toujours ainsi. Il en sera sans doute toujours ainsi, tant qu’il y aura des hommes.

Et je me réjouis que le pathétique d’un prêtre virtuose n’entrave plus le simple bonheur de vivre d’un scieur de bois.

Conclusion

La thèse du désenchantement est aussi ancienne que répétitive.

« À toutes les époques du christianisme, on déplore "un monde pécheur" où les valeurs se dissipent et où s’éteint l’amour du prochain ou la corruption et les injustices s’accroissent, où se multiplient les impies (...) où l’autorité de l’Église décroît, un monde qui va à vau-l’eau ou de mal en pis, qui tourne même à l’envers, en somme un monde qui perd la foi. Et très souvent, l’on regrette le "bon vieux temps", où celle-ci était unanime, ferme et tranquille. Jamais elle ne se conjugue au présent. Toujours, peut-on dire, "Zeus est mort", ou, à tout le moins, il agonise[40] ».

Rien d’autre que des opinions discutables ne permet d’affirmer que l’humanité souffrait hier, souffre aujourd’hui ou souffrira demain du vide spirituel que certains virtuoses lui ont toujours attribué. Ou, si les pessimistes ont raison depuis la nuit des temps, alors Zeus n’en aura jamais fini d’agoniser! En fait, il faut se méfier de la rhétorique du monde à jamais en ruines et l’humble réalisme abat souvent alors les spectaculaires envolées. Chaque humain est étroitement lié à une partie importante de ses contemporains. L’homme est un animal social disait Aristote. Loin des abîmes existentiels dans lesquels l’humain, horrifié, se sentirait en chute libre, il est plutôt concrètement tout d’abord, à la recherche de nourriture, d’abris convenables, de loisirs, de confort si possible, de liens affectifs variés, de réussites dans tout ce qui lui est donné d’entreprendre et de réponses à ses questions. Et tout cela en proportions qui varient selon ses moyens propres, ses intérêts particuliers, sa personnalité, son histoire, son époque, son milieu social et les ressources matérielles et culturelles dont il dispose.

Nul doute que certains virtuoses, des philosophes, des scientifiques et des intellectuels de tout genre cherchent à comprendre la nature et l’évolution de l’humanité. Y a-t-il pour l’humain de plus beau sujet que l’humain? C’est très précisément cette curiosité qui nous a attirés vers la vidéo dont le titre ne pouvait que nous intriguer. Nous voulions savoir ce qu’était L’heureux naufrage. Dès le début, une question s’est imposée : tourbillon virtuel ou réalité?

Voici notre réponse : il n’y a là en définitive, comme il en a toujours été, qu’un tourbillon virtuel, créé par une infime minorité, inquiète et fébrile, qui exprime ses propres déceptions et ses propres espoirs, comme il en a toujours été. La réalité quotidienne, celle que nous vivons tous deux, celle que nous observons tout autant que celle d’hier ou celle que décrivent plusieurs spécialistes allergiques à l’emphase, n’autorise pas de conclure qu’il y a naufrage, fut-il heureux ou malheureux.




[2] Saint-Arnaud, J.-G. (2007), Aux frontières de la foi. Entre l’athéisme et le mystère, Montréal : Médiaspaul, p. 77.

[4] Taylor, C. (2011), L’Âge séculier, Montréal : Boréal.

[5] Giroux, J. et St-Arnaud, Y. (2015), L’hypothèse Dieu, Montréal : Liber.

[6] La méthode a déjà été mise au point il y a plus de 35 ans – St-Arnaud, Y. (1983), Devenir autonome, Montréal : Le Jour, Editeur –, mais la recherche n’a jamais dépassé un premier échantillonnage.

[8] Lecomte, J. (2007),  Donner un sens à sa vie, Paris : Odile Jacob.

[10] Cité dans  Staquet, A. (dir.) (2013),  Athéisme voilé aux temps modernes, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, p. 40.

[11] Jerphagnon, L. (2007), Lavdator Temporis Acti, Paris : Éditions Tallandier, p. 16.

[12] Cité dans Brunold. C. (1965),De Montaigne à Louis de Broglie, Paris : Librairie Classique Eugène Belin, 1965, p. 5.

[13] Cité dans Quignard, P. (1994), Le Sexe et l’Effroi,  Paris : Gallimard, p. 151.

[14] Cité dans Jerphagnon, L. (2007), Lavdator Temporis Acti, Paris : Éditions Tallandier, p. 120.

[15] Ibid., p. 121.

[16] Ibid.

[17] Ibid., p. 122.

[18] Bechtel, G. et Carrière, J.-C. (1991), Dictionnaire de la bêtise, et des erreurs de jugement, Paris : Robert Laffont, p. 114.

[19] Cité dans  Jerphagnon, L. (2007), Lavdator Temporis Acti, Paris : Éditions Tallandier, p. 123.

[20] Cité dans Dizelbacher, P. (1999), Étude sur l’incroyance à l’époque de la foi, Revue des Sciences Religieuses, vol. 73, no 73-1, p. 78.

[21] Bechtel, G. et Carrière, J.-C. (1991), Dictionnaire de la bêtise, et des erreurs de jugement, Paris : Robert Laffont, p. 114.

[22] Ibid.

[23] Wald-Lasowski, P. et R. (1989),  Magazine littéraire, no 269, Septembre 1989, p. 31 à 33.

[24] Bechtel, G. et Carrière, J.-C. (1991), Dictionnaire de la bêtise, et des erreurs de jugement, Paris : Robert Laffont, p. 114.

[25] Ibid.

[26] Léontine de Villeneuve, cité dans ibid., p. 21.

[28] d’Ormesson, J. (2001), Voyez comme on danse, Paris : Robert Laffont, Folio, 3817, p. 284.

[29] Veyne,  P (1996), L’interprétation et l’interprète, Enquête, http://enquete.revues.org/623, par. 35.

[30] Cité dans  Jerphagnon, L. (2007), Lavdator Temporis Acti, Paris : Éditions Tallandier, p. 119.

[31] Cité dans Veyne,  P (1996), L’interprétation et l’interprète, Enquête, http://enquete.revues.org/623, par. 13.

[32] Bourdieu, P. et Passeron, J.-C. (1963), Sociologues des mythologies et mythologies des sociologues, Les Temps modernes, 211, Décembre 1963, p. 988 à 1021.

[33] Ibid., p. 999.

[34] Ibid., p. 1000.

[35] Ibid., p. 1001.

[36] Gustave Thibon, cité dans le dossier « Âme » de l’Encyclopédie de L’Agora http://agora.qc.ca/dossiers/Ame, 18 avril 2015. .

[37] Veyne,  P (1996), L’interprétation et l’interprète, Enquête, http://enquete.revues.org/623, par. 64.

[38] Restif de la Bretonne, N. (1789),  Les nuits de Paris, ou Le spectateur nocturne, Paris : Édition Livre Club du Libraire, 1960, p. 43 et 44, disponible en ligne.

[39] Veyne,  P (1996), L’interprétation et l’interprète, Enquête, http://enquete.revues.org/623, par. 17 et 18.

[40] Alain Mothu, cité dans Staquet, A. (dir.) (2013),  Athéisme voilé aux temps modernes, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, p. 41.