Contre-conclusion de l'hypothèse Dieu

 

L’hypothèse Dieu, montre la difficulté sinon l’impossibilité de fonder en raison une croyance en Dieu. Mais tout ne s’arrête pas là. C’est même le point de départ d’une quête de sens qui nous conduit au-delà du savoir. Il serait naïf de croire qu’un plaidoyer pour l’immanence, aussi rigoureux soit-il, puisse avoir pour effet d’éradiquer la foi. Mais tel n’a de toute façon jamais été l’objectif de l’essai.

Pascal avait annoncé une voie possible pour dépasser les limites de la rationalité en matière de religion : le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. De nombreux croyants réagissent à notre plaidoyer pour l’immanence en indiquant leur façon d’échapper aux limites qu’ils y voient. Nous avons réuni dans une lettre fictive d’un seul interlocuteur des témoignages recueillis au cours de la préparation notre essai.

Chers amis,

J’ai pris connaissance de votre réflexion sur l’« hypothèse Dieu », titre qui porte manifestement la signature de non-croyants. Pour moi, il n’y a pas d’hypothèse Dieu. Je crois en Dieu. Nous sommes ici au-delà du savoir. Vous êtes éloquents à ce sujet et nous sommes sur la même longueur d’onde : ici, l’idée même d’une hypothèse qu’on pourrait vérifier nous accule à une impasse. Je soutiens, lorsqu’on admet ne pas savoir, qu’une vision transcendante nous permet d’aller plus loin que votre vision immanente. C’est là toute la richesse du « mystère » que le croyant ne veut pas réduire tout en procédant sans gêne à bannir les fausses croyances.

Vous proposez un « plaidoyer ». Je me suis arrêté à la signification de ce mot. Mon dictionnaire le définit comme une « défense passionnée d’une idée dans une grave affaire publique ». Je pense comme vous qu’il s’agit d’une « grave affaire publique » qui déborde le champ restreint de la conscience individuelle. Je vous félicite à cet égard de votre invitation au dialogue, préparé par un plaidoyer honnête, privé de tout dogmatisme, bien que délibérément provocant. Le lieu d’un tel débat ne peut être un tribunal qui aurait pour tâche de trancher en faveur d’un plaignant ou d’un défenseur. On serait d’ailleurs bien en peine de déterminer qui serait ici le plaignant. Mais oublions la cour et l’image d’un jury et acceptons votre invitation à présenter en contrepartie une défense passionnée de la transcendance. Je suis trop âgé pour espérer contribuer de façon significative à un tel plaidoyer. D’une part, je n’ai rien à défendre, personnellement, et, d’autre part, je n’ai pas l’énergie pour me lancer dans une « défense passionnée » de quoi que ce soit. Par sympathie pour votre démarche, je me suis tout de même employé à esquisser les pistes que je suivrais si j’étais plus jeune, ne serait-ce que pour venir en aide aux nombreux croyants qui pourraient se sentir intimidés par la force apparente de votre plaidoyer.

Voici comment j’aimerais répondre à vos arguments :

1.    Bien que l’autoroute du savoir nous amène de plus en plus loin, elle restera toujours incomplète et décevante finalement par rapport aux grandes questions de la vie. Vous concédez la nécessité de quitter temporairement cette autoroute parce qu’elle est inachevée. Je suis convaincu que les sorties continueront à se multiplier. On prend l’autoroute lorsqu’on est pressé, on préfère les voies secondaires pour admirer le paysage. Et certaines régions seront toujours inaccessibles par voies rapides. Pour aborder vos questions « sans réponses évidentes possibles », le point de départ n’est pas une autoroute du savoir, mais l’autoroute du non-savoir dont il faut sortir pour se nourrir et se reposer. Le voyageur qui a la foi ignore les sorties naturalistes, il choisit les voies de Dieu. Les grands mystiques pourraient nous y accompagner.

2.   Accumuler des données en fonction d’une idée est relativement facile. Une autre cueillette de données pourrait conduire à la conclusion que la religion est là pour rester, résolument. Nous pourrions même la pressentir sous une forme plus raffinée, qu’on ne peut encore imaginer. Pourquoi la pensée religieuse serait-elle nécessairement soustraite à l’évolution des idées ? Votre réflexion n’ébranle pas ma foi. Elle l’épure. Et je vous en remercie. Des scientifiques, très conscients que leur domaine ne peut répondre à toutes les aspirations de l’humanité, pourraient venir témoigner. Frans de Waal[1], un non-croyant que vous aimez bien, en ferait partie.

3.   La vérité en puissance demeure la visée, mais si les méthodes vous semblent incompatibles, c’est uniquement parce que vous réduisez l’objet de votre recherche à ce qui est vérifiable alors que d’emblée nous sommes dans le domaine de l’invérifiable. En choisissant la raison comme seule voie d’accès, vous appauvrissez cette quête de vérité qui passionne l’humanité depuis toujours. Votre exposé accablant des limites de la théologie la plus conservatrice ne justifie pas un tel appauvrissement. En mettant l’herméneutique au service de la transcendance, l’horizon s’élargit et il n’y a rien à sacrifier de ce que la science nous apporte. Paul Ricoeur[2] me servirait de guide.

4.   L’acte de croire est l’acte humain par excellence. Il permet des audaces dont se prive celui qui s’impose un regard à l’horizontale, ignorant la richesse de sens que lui ouvre la transcendance. L’homme ne peut vivre sans « faire confiance ». Vous accordez la vôtre aux hommes de science, celui qui a la foi place sa confiance en Dieu. Vous vous contentez d’un vernis logique, dans l’impossibilité de savoir. Je vous répliquerai en paraphrasant Lequier que vous citez : « Celui qui croit maîtriser le non-savoir doit savoir qu’il le croit et non pas croire qu’il le sait. » Je suivrais le chemin tracé par Hans Küng[3] qui nous invite à faire confiance à la vie.

5.   Votre Jésus n’est pas celui que je connais en tant que croyant. Jésus échappe par sa discrétion même et surtout par la résonance qu’il produit dans le cœur humain, depuis des millénaires, à toutes les tentatives d’appropriation autant par les Églises que par les sceptiques rationalistes. Lorsque vous aurez terminé votre autopsie, il ressurgira sous de nouvelles formes parce qu’il réveille ce qu’il y a de mieux à l’intérieur de chaque personne de bonne volonté. Je relirais pour vous les évangiles.

6.   Il y a plusieurs façons de résoudre la frustration de ne pas savoir d’où nous venons. Comme vous l’avez d’ailleurs bien analysé sur le plan psychologique et sociologique, votre propre expérientiel vous infléchit vers la science qui sait. Je le respecte. Nous, croyants, sommes confortables avec le mystère qui est le summum du non-savoir. Nous n’avons pas besoin de savoir d’où nous venons, certains que nous sommes d’avoir été voulus par Dieu, quelles que soient les modalités que l’on imagine depuis que l’on s’interroge sur l’origine de tout. Il n’y a rien de plus noble et de plus pacifiant que de s’abandonner à plus grand que soi. La contribution de nombreux scientifiques croyants comme Francis C. Collins[4] et Jean-Marie Pelt, pourrait apaiser votre allergie à un Dieu créateur.

7.   Le dualisme vous fatigue et vous en faites une version facile à démolir. Ici plus qu’ailleurs votre choix d’appliquer le rasoir d’Ockham risque d’écorcher la peau sensible de l’humanité en la privant de son mystère le plus précieux et le plus original : sa conscience. La transcendance pourrait avoir pour effet de sauver l’humanisme de l’appauvrissement rationaliste. Et soyez sans crainte, cette vision transcendante pourra s’accommoder de toutes les découvertes scientifiques. Avec Pierre Guenancia[5], je vous proposerais un dualisme revisité en vous faisant découvrir l’homme, cet être qui dit « Je ».

8.   Vous vous donnez bien du mal pour vous débarrasser de la notion de péché, mais la difficulté de bien agir n’en est pas amoindrie pour autant. Vous occultez la présence de Dieu qui nous guide vers l’application la plus radicale d’un principe d’universalité : « aimez-vous les uns les autres » (Jn 15, 17). Les balbutiements de l’humanité qui tâtonne pour s’orienter moralement, à travers des consensus précaires, n’ont rien de comparable avec l’action de Dieu en chacun de nous. Et si ces « réactions morales immédiates » dont vous parlez avaient besoin d’être chuchotées par Dieu, n’en serions-nous pas gagnants ? Il ne serait pas nécessaire de s’affronter au sujet de la moralité, car au-delà des erreurs de parcours que vous signalez, nous revenons tous à cette règle d’or dont Olivier du Roy[6] a démontré l’universalité. Je souhaite que votre projet contribue à débattre sainement de cette « grave affaire publique ».




[1] De Waal, F. (2013), Le bonobo, Dieu et nous. Aux origines animale de l’humanisme, Paris, LLL, Les liens qui libèrent.

[2] Ricoeur, P (1995), Paul Ricoeur. La critique et la conviction. Entretiens avec François Azouvi et Marc de Launay, Paris : Calmann-Lévy.

[3] Küng, H. (2010), Faire confiance à la vie, Paris : Édition du Seuil.

[4] Collins,F. S. (2010), De la génétique à Dieu, Paris: Presses de la Renaissance; dans Van Eersel, P. (dir.) (2008), Le monde s’est-il créé tout seul? Paris : Albin Michel.

[5] Guenancia, P., Le fantôme de Descartes. De l’utilité de l’histoire de la philosophie, in Esprit, mars-avril 2012.

[6] Du Roy , Olivier(2012),La règle d’or. Histoire d’une maxime universelle, Paris ,Cerf.