À la défense de la vérité

 

L’introduction de L’hypothèse Dieu établit une base commune dans le dialogue qui s’engage entre croyants et non-croyants : nous sommes convaincus qu’une quête de vérité est possible. On ne s’entend pas sur les méthodes, on discute des critères, mais le relativisme est exclu de part et d’autre. Bien que la question devienne alors marginale dans notre dialogue, on ne peut ignorer que le postmodernisme se nourrit de l’idée qu’il n’y a pas de vérité. L’adaptation d’une conférence destinée à des juristes servira de réplique à ceux qui seraient tentés de remettre en question la notion même de vérité. Le débat qui oppose une vision immanente et une vision transcendante n’a de sens que si on accepte la possibilité, non pas de posséder, mais de s’approcher de la vérité pour les questions que nous débattons.

Texte de la conférence donnée en août 2012

Le préfet romain de Judée, Ponce Pilate, posa la question de la vérité lors d’un procès vers l’an 33. Je tenterai de répondre à son interrogation « Qu’est-ce que la vérité? ».

Je vous invite à voir ma présentation comme une réhabilitation, sans doute maladroite, de l’idée de vérité. Un juge, avant de trancher les faits d’une cause ne débute pas par une réflexion philosophique sur la vérité, mais sa décision suppose que la vérité existe.

Réfléchir à la notion de vérité, c’est inviter tout d’abord les philosophes et il y a souvent de la turbulence quand les philosophes s’emparent d’une question. Comme le disait malicieusement le mathématicien Euler, si un paysan disait qu’il ne croit pas en l’existence du juge pourtant bel et bien en face de lui, on le prendrait avec raison pour un fou. Mais si un philosophe prétend la même chose, « il veut qu’on admire son esprit et ses lumières qui surpassent, prétend-il, infiniment celles du peuple[1] ».  

Le philosophe David Hume disait à propos des arguments de son collègue idéaliste Berkeley qui se demandait, en passant, si un arbre qui tombe sans témoin produit un son : « ils n’admettent pas la moindre réfutation, mais ils n’inspirent pas la moindre conviction[2] »

Vous verrez que cette réflexion de Hume n’est pas vaine.

Parfois, certains arguments philosophiques ressemblent à de la littérature fantastique. Je vous demande donc votre indulgence. N’allez pas croire que c’est ainsi pour tous les philosophes. Bien évidemment, ceux sur lesquels je m’appuie me semblent  beaucoup plus raisonnables! 

Depuis la deuxième moitié du 20e siècle, le concept de vérité s’est retrouvé au cœur de polémiques qui reprennent à certains égards celles de l’Antiquité gréco-latine. La vérité comme questionnement philosophique est une question très ancienne. De grandes découvertes scientifiques comme celles d’Einstein ou celle de la mécanique quantique ont remis à l’avant-plan des réflexions millénaires. Une mauvaise lecture du théorème d’incomplétude de Kurt Gödel a beaucoup influencé les philosophes postmodernistes des deux côtés de l’Atlantique. Le relativisme moral est une autre manifestation de ce relativisme généralisé.

L’idée même de vérité est ébranlée pour diverses raisons sur lesquelles je reviendrai.     

Qu’est-ce que la vérité?    

Richard Desjardins a défini la vérité comme une illusion provoquée par l’absence de drogue!  C’est une trouvaille magnifique mais je suis contraint d’aborder la question sous un angle moins poétique.

L’approche scolastique me semble plus appropriée. Elle définit la vérité comme l’« adéquation entre l’intelligence qui conçoit et la "chose" qu’elle conçoit, entre l’esprit et la réalité[3] ».

Il y a d’autres formulations qui tournent autour de la même définition. La vérité est l’adéquation des mots aux choses, l’adéquation du discours à la réalité, c’est la correspondance des mots avec les choses, « l’accord de la pensée avec la chose » dit Lachelier[4]. C’est ce qu’on appelle la vérité-correspondance.

En philosophie analytique, on la définira ainsi : « la neige est blanche » est vrai si et seulement si la neige est blanche. Un métalangage, qui surplombe les mots « la neige est blanche » affirme la vérité du contenu de l’assertion. C’est trivial, me direz-vous. Vous avez raison. Ce n’est pas moi qui l’ai inventé et je ne fais ici que le répéter.

Comme l’exprime bien le philosophe Pascal Engel, « bien que cette définition paraisse la plus naturelle et la plus conforme à nos intuitions réalistes – nos énoncés sont vrais en vertu de quelque chose qui appartient à un monde indépendant de nous – il est très difficile de l’énoncer de manière satisfaisante.[5] »

Voici deux difficultés. Si je dis que ni Jean ni Paul ne sont dans la pièce, il faut alors conclure que l’assertion est vraie en vertu de deux faits négatifs. Cela semble absurde. Pareillement, dire le fils du facteur n’est pas gai semble faire perdre la correspondance recherchée.[6]

Les philosophes se posent donc la question suivante : comment les mots s’accrochent-ils aux choses? Engel suggère que « la correspondance entre énoncés et réalité est déterminée par des entités plus fondamentales que les faits », que cette correspondance est déterminée en fait par les objets, les propriétés et les relations dont ils sont composés.[7]

Pour mieux comprendre cette idée un peu évanescente, il faut revenir au sens commun. Dans une perspective évolutionniste et naturaliste qui prétend que l’homme est un produit de la nature dont il est issu, on voit mal comment il aurait pu survivre si son langage ne s’accrochait pas en quelque façon au réel.

Je vous propose, pour ne pas s’étourdir, l’exemple suivant. Imaginez qu’un  groupe d’homo sapiens chasse le cerf géant dans une plaine quelque part en Europe il y a 20 000 ans. Je ne sais quels étaient les prénoms de cette époque mais soudain, l’un d’entre eux s’exclame : « attention Honorius, un loup va te sauter dessus! ».

Si le langage n’était pas minimalement accroché au réel, c’en est fait pour Honorius et ses compagnons aussi d’ailleurs, à brève ou longue échéance. Le langage humain n’a pas servi tout d’abord à réfléchir gravement comme le penseur de Rodin, à la nature humaine ou à essayer de découvrir l’origine du cosmos ou la nature intime de la matière. Il a pour fin la survie. Je pense ici à des préoccupations adaptatives comme la recherche et la sélection d’un partenaire, les liens familiaux, la coopération. Il me suffit d’ajouter la recherche du plaisir et je viens de  résumer la très grande majorité des activités humaines. Le cerveau humain est le produit de l’évolution qui lui a conféré la capacité de générer, traiter et transmettre de l’information, aux fins de survie. Si  on oublie cela, comme semblent le faire les philosophes relativistes, on perd pied et un loup abstrait risque de nous avaler comme Honorius a failli l’être par un loup bien concret.

Voici un autre exemple. Un groupe de bonobos chasse. Un des leurs se met à crier et tous se sauvent, évitant ainsi qu’un prédateur les attaque. Le cri s’accroche au réel ici. Si leur langage élémentaire ne dit rien qui soit branché sur le réel, il y a des bonobos parmi le groupe qui vont périr et la survie de l’espèce sera menacée. Le langage bonobo dit quelque chose de réel, en accord avec le réel. Pourquoi en serait-il autrement du langage humain infiniment plus subtil?

L’éthologue Frans de Whaal a raconté une scène qui illustre bien mon point de vue. Un jour, au zoo de San Diego, le nettoyage terminé, des concierges s’apprêtaient à remplir d’eau une fosse de deux mètres dans un enclos de bonobos. Un vieux mâle apparut soudain à leur fenêtre, criant et agitant les bras. Les employés s’aperçurent alors que de petits bonobos n’étaient pas remontés de la fosse. Les grands singes ne savent pas nager. Les employés y placèrent une échelle et les jeunes furent sauvés.[8]

Les cris du vieux bonobo ont un sens bien enraciné dans le réel. C’est tellement vrai que des humains l’ont compris et que les petits ont été sortis de la fosse alors qu’ils se seraient noyés sans l’intervention du vieux singe. Notez bien qu’il n’est pas nécessaire pour que le bonobo soit compris qu’il passe nécessairement par des concepts. Le singe ne maîtrise pas les concepts de « danger », de « petit », « d’imminence », de « risque », « d’imprudence », de « noyade », « d’eau », de « fragilité »  mais le message passe tout de même. Les concepts chez le bonobo ne sont pas incarnés en des mots. Ils  sont construits par le cerveau indépendamment d’un langage conceptuel.

Les mots s’accrochent aux choses, mais il arrive aussi que les choses débordent des mots. C’est peut-être là d’ailleurs une des faiblesses de la philosophie analytique « qui s’était construite, comme le souligne le psychologue, anthropologue et philosophe Nicolas Baumard contre l’introspection en postulant, qu’il n’est pas possible d’analyser la structure de notre pensée  sans analyser la structure de notre langage[9] ». 

Tout d’abord, le langage n’est qu’une des voies d’accès à la pensée et plusieurs de nos capacités cognitives sont subconscientes et par là, « infralangagières »,  pour emprunter le terme à Baumard.[10]      

Les choses débordent parfois des mots et la vérité ne saurait être réduite à une analyse des règles du langage et de la conversation. De la même façon, et j’y reviendrai un peu plus loin, la vérité d’une découverte scientifique ne saurait être réduit à une analyse formelle du contenu de la proposition. « Aucun jugement analytique ne fera jamais progresser d’un iota la connaissance » dit Jean-François Robredo[11].

« Les mots me manquent », voilà une expression courante dont la signification est complexe. Notez bien que selon le contexte, l’humain décode ce qui est signifié par cette figure.  

Imaginez par exemple, la dernière question d’une avocate  au redoutable contre-interrogatoire : « si je comprends bien, tout ce que vous avez dit lors de votre interrogatoire n’était qu’un tissu de mensonge, n’est-ce pas? » Si l’avocate est plus jeune, elle dira peut-être : « …c’était n’importe quoi, n’est-ce pas? »

Le témoin ne dit rien pendant quelques secondes puis répond : « les mots me manquent ». Si c’est le seul témoin de la partie qui l’a fait entendre en interrogatoire, ça va mal!

Dans un autre contexte, un bonhomme dit à son ami : « hier, je suis allé entendre les Préludes de François Dompierre joués par Alain Lefèvre.

- « Et puis? »

- « Les mots me manquent! »

- « Les mots te manquent dis-tu mais t’as aimé ou pas? »

- « C’était sublime. Les mots me manquent! »

Éclairés par le contexte, nous comprenons ici que le langage semble insuffisant pour décrire l’émotion ressentie. Si son ami a lu Kant, il lui dira peut-être sur un ton hautain : « ce que tu veux dire, c’est que le sublime dépasse l’entendement ».

Personnellement, si j’essaie  de mettre des mots sur ce que j’éprouve lorsque je respire du jasmin ou lorsque j’entends le rire d’un enfant, je sens que « les mots me manquent » et ils manqueront peut-être  encore longtemps à la science. Mais comment pourrait-on affirmer  que la science ne pourra jamais décrire cette subjectivité? Il faudrait être très présomptueux pour déclarer péremptoirement ce que la science ne pourra jamais connaître. Comme le rappelle Baumard, que la science n’ait pas accès à « la subjectivité d’un pêcheur chinois du Moyen-Âge […] n’a jamais empêché de chercher d’expliquer ses faits et gestes, son esprit ».

Je suis d’accord avec l’historien Paul Veyne que « l’éternelle erreur est de croire que la science est le doublet du vécu et se doit de nous le rendre, sous une version améliorée[12] ».

Sous un autre angle, un génial poète, un génial écrivain, c’est celui à qui les mots ne manquent pas, Proust a écrit 3 000 pages inspirées par le souvenir d’une pâtisserie.

De plus, bien que la cohérence interne du discours soit une condition nécessaire de vérité, elle n’est pas suffisante. On le sait très bien comme juristes. Un témoin de bonne foi identifie à tort l’accusé comme son agresseur. Soumis pourtant à un contre-interrogatoire serré, la fiabilité et la crédibilité du témoin ne sont pas ébranlées et le juge condamne l’accusé. Nous savons que des erreurs de ce type surviennent, bien qu’elles soient très rares. Pourquoi? Parce que le témoin offrait toute la cohérence interne d’un discours vrai.

Il m’arrive de représenter des accusés psychotiques dont le discours délirant est pourtant très cohérent. C’est une impression très étrange qui fait perdre pied. Et si c’était vrai?

Bref, il faut éviter l’approche de la vérité par l’analyse de la structure du langage ou celle de sa cohérence parce que cette démarche rejette à la fois le sujet et l’objet dans les marges du réel.

Je n’ai traité jusqu’à maintenant que d’informations relatives à la survie. Comme le dit le philosophe Jean-Marie Schaeffer, « l’être humain, avec ses aptitudes cognitives et ses normes de conduite est intégralement le résultat et la continuation d’une histoire qui est celle de l’évolution du vivant  sur la planète terre […] Autrement dit, l’homme n’a pas de fondement transcendantal  : il n’a qu’une généalogie et une histoire […] Il se définit par des aptitudes, des structures mentales, des règles sociales, etc., qui se sont cristallisées au cours de sa généalogie culturelle et qui s’appuient sur une filiation biologique qui le relie aux autres organismes biologiques vivant sur cette planète[13] »  

Pendant qu’Honorius a failli se faire manger, les compagnes cueillent des fraises sauvages avec leurs enfants. « Ne prend que ceux qui  sont bien rouges » dit une mère à son fils. L’enfant sait très bien de quoi sa mère parle quand elle prononce le mot « rouge ». Il ne sait pas cependant que le mot « rouge » correspond à une certaine longueur d’onde. De même l’enfant ne sait pas que « l’espace des couleurs […] n’est pas une fonction constante de l’espace des longueurs d’onde[14] ». L’humain le sait maintenant.  Il l’a appris parce que tout d’abord, il percevait du rouge, en toute simplicité.

Les autres espèces animales ne voient pas le monde de la même façon que nous. Chaque espèce voit d’une manière qui assure sa survie. L’aigle par exemple n’a pas d’odorat. Son système visuel, d’une extrême acuité, est sensible aux couleurs chaudes du spectre lui permettant de distinguer ainsi une petite bête immobile depuis 1 500 mètres d’altitude. La libellule, tout à l’opposé, détecte finement les mouvements pour éviter l’attaque des prédateurs et fondre sur d’autres insectes.

L’étude de la vision par la biologie « révèle que pas moins d’une quinzaine de systèmes distincts et d’une quarantaine d’aires corticales collaborent au résultat final […] que notre sens commun, tout comme une introspection rigoureuse, n’est pas capable de percevoir[15] ».

C’est la science qui nous a permis ici d’aller si loin et ce n’est pas une raison de sombrer dans la déréliction que de savoir que l’humain ne voit pas le monde de la même façon que l’aigle ou que sa vision est le résultat d’un bricolage complexe. Il suffit de ne pas oublier que l’enfant a bien compris ce dont parlait sa mère quand elle disait « rouge » et que cette compréhension a assuré leur survie. Certains daltoniens ne distinguent pas le rouge du vert. Ils ne remettent pas en question pour autant la structure du réel. Ils se fient à ceux qui font la distinction et mangent les fraises rouges comme les autres. 

Les connaissances innées que le cerveau possède sur le monde ne sont pas comme le pensait Kant, et pour reprendre ses termes précis, des jugements synthétiques a priori, issus de connaissance transcendantale comme si ces connaissances surplombaient le monde. Baumard le dit bien : « loin d’être …l’indice de notre autonomie qui imposerait sa manière de voir la réalité comme le pensaient les kantiens, ces connaissances innées sont tout banalement le résultat de la sélection naturelle, c’est-à-dire que c’est la réalité non humaine elle-même qui les a sélectionnées ce qui explique leur adéquation au monde : avant même de faire une théorie, notre façon de penser est construite de manière à pouvoir traiter les informations de notre environnement […] Et toute perception présuppose un traitement cognitif par nos organes sensoriels[16] ».

C’est précisément en raison d’erreurs d’interprétation par le cerveau de messages codés qui transforment l’image physique formée au fond de la rétine que nous sommes victimes d’illusions d’optique. Notre perception visuelle du monde ainsi que nous le démontrent les illusions d’optique, n’est pas une photographie. C’est une reconstruction.

Tout comme le petit humain est doté de capacités langagières innées, il possède une physique naïve. Des expériences très fines révèlent qu’un bébé de 4 ou 5 mois sait que 1+1=2. Il sait donc additionner de petites quantités. Le bébé humain a des attentes implicites face au monde.[17]

Le tout petit est très étonné quand dans une expérience, on tente de lui faire croire que les objets disparaissent derrière un écran. Il sait d’instinct que les objets ont des trajectoires continues. Le bébé sait qu’un objet solide ne peut être traversé. Dès l’âge de 6 mois, il s’attend à ce qu’un objet arrête sa course quand il heurte une surface solide. Durkheim soulignait plaisamment qu’un petit humain a beau faire parler sa poupée, il serait vraiment étonné si elle le pinçait.   

Une perspective naturaliste nous aide aussi à comprendre que l’on fonctionne spontanément suivant une géométrie euclidienne, un espace à trois dimensions. C’est simple. Puisque l’humain y vit, il a bien fallu qu’il s’y adapte. C’est tellement vrai que pendant des milliers  d’années, il a été impossible de concevoir une autre géométrie. Apprendre qu’une masse courbe l’espace ne nous est pas utile en termes de survie. Notre système cognitif est à échelle humaine. Rien n’a empêché, pourtant, avec le développement du savoir, de constater qu’il pouvait y exister des géométries non-euclidiennes, à plus de trois dimensions ou à espace-courbe. C’est une merveille.

Je complète en la résumant la pensée de Baumard.  Du point de vue de l’évolution, le seul savoir possible est un savoir empirique. C’est la base de la connaissance scientifique. Et nous sommes naturellement scientifiques. La recherche de la vérité devient donc « la manifestation la plus aboutie du fonctionnement de notre cerveau […] L’épistémologie biologique est profondément réaliste : la sélection naturelle nous assure que nous avons bel et bien accès au monde puisqu’il nous a sélectionnés[18] »

Nos intuitions ne jouissent pas d’un statut particulier. Elles sont le fruit de l’évolution, point à la ligne. Et nous sommes même capables de corriger par la raison des illusions d’optique qui révèlent certaines limites de notre système perceptif. J’ai beau vérifier avec une règle, dans l’illusion célèbre de Muller-Lyer où des lignes de même longueur nous apparaissent de longueur inégale en raison des terminaisons en crochet ouvert ou fermé, ma perception ne peut se modifier. Les lignes m’apparaissent toujours de longueur inégale. Mais je peux corriger cette perception en vérifiant expérimentalement. C’est précisément ce que fait la science.

De la même façon, par une claire matinée de mai, je pêche la truite avec des amis au bord d’un lac. Une branche d’arbre qui traîne dans l’eau m’apparaît pliée en raison de la réfraction. Je n’en conclus pas pour autant que l’univers est tordu. Il y a quatre siècles le grand fabuliste La Fontaine l’avait déjà compris. « Quand l’eau courbe un bâton, disait-il, ma raison le redresse[19]». 

Non seulement l’humain comprend pourquoi le bâton lui apparaît courbé par l’effet de la réfraction, mais il peut l’expliquer au moyen  de démonstrations mathématiques. Le simple fait de ne pas être dupe de nos illusions d’optique, d’être capable de les expliquer, de redresser le bâton dans l’eau comme le dit La Fontaine et même de connaître les propriétés mathématiques de la réfraction n’est pas banal. Mais il n’y a pas de quoi faire un drame existentiel en raison des limites de notre capacité perceptuelle ou de celles du langage.

Le savoir ordinaire va de soi. Celui de la science se caractérise précisément par  la mise à l’épreuve et la remise en question. Il est clair aussi qu’il ne suffit pas simplement de regarder pour comprendre. Il faut interroger. Claude Bernard en donne un bel exemple avec la circulation sanguine. Sans doute des milliers, sinon des millions d’humains au fil de l’histoire ont vu la scène d’un blessé au sang jaillissant. Pourtant, c'est  William Harvey qui fit en 1627 la première description complète  du système circulatoire. Qu’il faille un contexte favorable, une interrogation ou une opposition même parfois aux perceptions spontanées et aux intuitions communes ne signifie en rien qu’il n’y a pas de vérité. Comme le disait Einstein lui-même, « la science n’est rien de plus que le raffinement de la pensée courante[20] ». J’ai dit plus haut que la vérité c’est l’adéquation entre les mots et la réalité. La science vise très précisément à réduire l’espace qu’il y a entre nos mots et le réel.

Malgré tout on met en doute l’accès à la vérité. Il y a  actuellement un très fort courant de pensée qui nie que l’humain puisse  avoir accès au vrai et même que le vrai existe. « Tout se vaut » est une expression de ce mouvement extrêmement influent. Ou bien encore, et j’emprunte ici les mots du philosophe américain Larry Laudan : « le remplacement de l’idée que les données et les faits ont de l’importance par celle selon laquelle tout dépend d’intérêts individuels et de perspectives subjectives[21] ». Le postmodernisme, qui, comme le dit le sociologue Raymond Boudon donne « le ton en philosophie, à Paris comme à New-York, Londres ou Berlin[22] » prône le relativisme.

Les physiciens Bricmont et Sokal définissent  le postmodernisme comme « un courant intellectuel caractérisé par le rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières, par des élaborations théoriques indépendantes de tout test empirique, et par un relativisme cognitif et culturel qui traite les sciences comme des « narrations » ou des constructions sociales parmi d’autres[23] ». Dans un tel courant d’idées, le discours scientifique, la vérité, la connaissance et l’objectivité ne sont que des illusions.

En passant, je vois mal comment on pourrait concevoir une décision judiciaire qui porte sur des faits dans un cadre relativiste. Imaginez un procureur de la Couronne plaidant sa thèse et le procureur de la défense rétorquant simplement que sa propre thèse en vaut bien d’autres et que toutes les thèses se valent. Comment un juge pourrait-il s’y retrouver et quels seraient les critères pour trancher le litige? Si tout est relatif comme dans l’expression « des goûts et des couleurs, on ne discute pas » alors tout jugement de faits est  concrètement paralysé.

Je suis très loin d’exagérer ici en dépit de ce que vous pouvez penser spontanément.

En 1996, l’affaire Dutroux a ébranlé la Belgique. Suite à des enlèvements et des agressions sexuelles d’enfants, une commission d’enquête fut ordonnée pour tirer au clair la façon avec laquelle les autorités policières avaient géré l’affaire. La commission eut entre autres pour tâche de trancher une confrontation entre un gendarme et un magistrat enquêteur. Le gendarme prétendait avoir remis au magistrat un certain dossier alors que le magistrat niait l’avoir reçu. Question de faits me direz-vous. Ou le dossier a été remis au magistrat, ou il ne l’a pas été.

Cependant, ce n’est pas si simple selon l’anthropologue Yves Winkin qui enseigne à l’université de Liège. Interrogé à ce sujet  par un grand journal belge, voici ce qu’il a répondu : « anthropologiquement, il n’y a que des vérités partielles, partagées par un plus ou moins grand nombre de personnes, une famille, une entreprise. Il n’y a pas de vérité transcendante. Je ne pense donc pas que la juge (Doutrèwe) ou le gendarme (Lesage) cachent quelque chose : ils disent tous deux leur vérité. La vérité est toujours liée à une organisation en fonction des éléments perçus comme importants. Cela n’est pas étonnant que ces deux personnes représentant un univers professionnel bien différent, exposent chacune une vérité différente[24] ».  

Imaginons maintenant que quelques jours après cette entrevue, chez lui, tout doucement, le professeur médite dans son salon sur le relativisme absolu en dégustant un bon verre de rosé. Il entend soudain le bruit d’une fenêtre qui éclate à l’avant. Il y court et voit ses deux jeunes fils penauds l’un à côté de l’autre, chacun un gant de baseball à la main. « Qui a brisé la vitre? » leur demande-t-il. Le plus futé répond illico : « Paul dit que ce n’est pas lui. Et ce n’est pas moi non plus. Comme tu l’as dit il y a quelques jours au journaliste, il n’y a pas de vérité transcendante et nous disons tous deux notre vérité. »

Il est douteux qu’une telle réponse plaise au savant professeur malgré qu’il éprouverait sûrement une discrète fierté.  

Comment en est-on arrivé à une telle pensée relativiste si contre-intuitive? Avant de répondre, un autre exemple chez le sociologue, philosophe et anthropologue Bruno Latour, une vedette française. Des scientifiques français ayant examiné la momie de Ramsès II ont conclu que le pharaon était probablement mort de la tuberculose.

Latour rétorque, et suivez-moi bien, qu’il est impossible que Ramsès II soit mort de la tuberculose. « Comment a-t-il pu décéder d’un bacille découvert par Robert Koch en 1882? » demande-t-il. Il est aussi anachronique poursuit Latour de prétendre que Ramsès II est mort de la tuberculose que d’affirmer qu’il est « mort d’une rafale de mitraillette. (Boghossian, p. 35)

Mais pourquoi Latour en est-il arrivé à prétendre une chose si déconcertante? Peut-être que, comme l’écrivait Karl Popper, « …la plupart des philosophes de profession semblent avoir perdu tout contact avec la réalité[25] ».

Je règle tout de suite pour son repos éternel la mort de Ramsès II. Il est évident que d’avoir baptisé un bacille du nom de son découvreur est une construction sociale, un biais culturel. Je n’ai pas de misère à admettre que si Paul Tremblay, Jacques Sylvestre ou Arnold Feinstein avaient découvert le bacille, il porterait un autre nom. Mais il est tout aussi clair que même si le bacille de Koch avait porté le nom de Noémie La Tendresse, bien que le nom soit plus doux à mes oreilles, Ramsès II en serait mort tout de même.

La tuberculose n’a pas commencé à exister au moment où elle a été découverte. Et il en va de même de l’Amérique tout entière. Penser autrement, c’est être idéaliste au sens philosophique comme l’était Berkeley pour qui « être, c’est être perçu ». Je vous rappelle qu’il s’agit ici de celui qui se demandait s’il pouvait y avoir du bruit sans oreille pour l’entendre.  

On retrouve la même mouvance  dans les questions qui relèvent de la morale. Selon le philosophe américain Richard Rorty mort en 2007, une très grande vedette de l’intelligentsia des Etats-Unis, il est impossible de légitimer rationnellement la supériorité de la démocratie sur les régimes totalitaires. De plus, prétend-il, le sentiment de répulsion que nous inspire Auschwitz doit s’analyser comme le produit d’un conditionnement culturel[26].

Rorty est logique avec lui-même. Dans une perspective relativiste, les sentiments moraux n’ont aucune validité objective et si Rorty condamne tout de même Auschwitz, c’est uniquement dit-il, « parce que l’Histoire et les circonstances lui ont apporté certaines « convictions[27] ».  

Comme le relève Raymond Boudon,  à partir du moment où tout n’est que point de vue, où aucun jugement n’a de fondement solide et objectif, comment peut-il être possible d’expliquer le sentiment de répulsion que nous inspire Auschwitz sinon par une explication de type « culturaliste ». Et il faut aller jusqu’au bout du raisonnement de Rorty. Boudon le fait : « Auschwitz est considéré comme un mal dans notre culture mais rien n’interdit de penser qu’il ne puisse être tenu pour un bien dans une autre[28] ».

Michel Foucault plus sceptique que relativiste dit cependant à peu près la même chose que les relativistes lorsqu’il prétend que « nous pensons les choses humaines à travers des idées générales que nous croyons adéquates, alors que rien d’humain n’est adéquat, rationnel, ni universel[29] ». Foucault expliquait par une simple affaire de goût personnel sa présence à une manifestation plutôt qu’à une autre. « Aucune  ratiocination ne pouvait prouver leur justesse » disait-il. Comme l’exprime son ami Paul Veyne, « Foucault se bornait à dire que ses opinions et ses interventions étaient un choix personnel de sa part, qu’il ne justifiait, ni n’imposait[30] ».

« Les règles morales ici sont conçues comme des manières de vivre comparables par analogie, comme le dit le philosophe Hilary Putnam qui dénonce ce point de vue, au choix d’une vie au grand air par opposition à une vie consacrée à la musique[31] ».

C’est bien de ne rien imposer mais c’est moins bien de ne rien justifier.

L’assertion « il vaut mieux aider son voisin que le battre » n’est alors, dans ce contexte, que l’expression d’un goût personnel du style « j’aime mieux coucher à l’hôtel que faire du camping ». Il me semble évident que le vrai en moralité ne saurait être réduit à une simple question de goût personnel.

Il y a quelque chose qui ne va pas ici J’ai l’impression d’assister  dans cette atmosphère de relativisme absolu, à une démission de la pensée, une forme de déréliction, de déliquescence qui heurte le sens commun. Il n’y aurait donc aucune vérité, ni en sciences, ni en moralité, nulle part?

Il ne faut pas oublier la leçon de Popper : « toute science et toute philosophie sont du sens commun éclairé ». De plus, comme je le rappelais plus haut, dans une perspective évolutionniste, le sens commun n’est pas un amalgame confus d’intuitions idiotes et le langage est plus qu’un bruit.

Et je ne vois pas ce que pourrait être le but de la science, si ce n’est de rechercher la vérité, de dire des choses vraies sur le monde qui est indépendant de nous. 

La meilleure façon de comprendre l’influence actuelle du relativisme est d’en débusquer les sources. Les faiblesses s’y révéleront d’elles-mêmes.

Je vois quatre grandes causes pour expliquer une telle dérive. Il y a eu ces derniers siècles de grandes  découvertes scientifiques qui révolutionnent le regard que l’humanité porte sur elle et sur  l’univers. La théorie de l’évolution est l’une d’elles. Elle ébranle la statue idolâtre que beaucoup dressent en hommage à la nature humaine et provoque un choc tel qu’il faudra des centaines d’années peut-être avant que l’homme de la rue finisse par bien la comprendre et l’intégrer à sa vision du monde. Il en fut ainsi pour la rotondité de la terre et le fait qu’elle ne soit pas le centre de l’univers, constats beaucoup moins menaçants pourtant pour l’ego ou certaines croyances religieuses.

1) La première cause profonde du relativisme est le bouleversement causé par les découvertes d’Einstein.  

La relativité générale a rejeté l’univers de Newton au moyen d’idées non-intuitives tels un espace à quatre dimensions qui se courbe sous l’effet d’une masse, une géométrie non-euclidienne et un temps relatif. Tout cela bien sûr est extrêmement difficile à imaginer et à comprendre, entraînant ainsi de grandes confusions.

Comme le souligne le physicien Lévy-Leblond : « le principe de relativité a été – et reste encore –  invoqué à l’appui de thèse philosophiques ou idéologiques avec lesquelles il n’a, sur le plan théorique, pas grand-chose à voir […] L’opinion commune veut ainsi que les conceptions einsteiniennes puissent être utilisées au moins comme exemple, au mieux comme argument, à l’appui de toute critique de la valeur absolue d’idées ou de valeurs, qui relèvent de l’esthétique, de la théologie ou de la politique[32] »

Pourquoi confondre ainsi la relativité d’Einstein avec le relativisme  dans la vie courante et la science?

Je n’entrerai pas dans tous les détails d’une analyse qui pourrait être fastidieuse.

Je souligne tout d’abord  la proximité lexicale « relativité-relativisme » alors que les deux termes ont peu de lien réel. Einstein lui-même a avoué que le choix du mot relativité n’était pas le plus approprié et  « qu’il avait certainement joué un rôle considérable dans la diffusion de sérieux malentendus sur la portée de la théorie[33] ».

La relativité coïncidait avec une époque de grandes perturbations. C’est la fin de la Première Guerre Mondiale, l’époque de la révolution russe, celle de mouvements artistiques comme le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme, le cubisme, la psychanalyse, la peinture abstraite. Ce sont les années folles et tout semble éclaté. Les réactions à la visite d’Einstein à Paris en 1922  appuient mon point de vue. Je cite en exemple un extrait du journal l’Humanité de 1922 : « toute la science moderne a pour base le relativisme absolu. Il n’y a pas de vérité éternelle : tout est relatif […] Tout se modifie. Tout évolue. Rien d’éternel. Rien d’absolu. Tout change. Tout est relatif[34] ».

Je suis du côté de Foucault lorsqu’il dit que les physiciens construisent des modèles qui permettent de prédire et de manier la réalité, sans qu’on puisse savoir s’ils la représentent adéquatement[35]. Cette remarque est tout à fait juste. S’ensuit-il cependant que la vérité n’existe pas? Que la science ne peut prétendre à des propositions vraies sur le réel?

Pensons à l’univers dans sa totalité. Quelle est sa structure, sa nature réelle? Qu’est-ce que l’univers?

Newton a décrit l’univers selon les lois de la gravitation universelle. Aux yeux d’un génie comme Kant, les conclusions de Newton étaient définitives et vraie sa description de l’univers, vraie au sens scolastique du terme. Cette opinion de Kant fut prédominante jusqu’à Einstein. Des observations astronomiques plus raffinées, pur produit d’une technologie qui croît en précision ont révélé des faits en contradiction avec la gravitation universelle de Newton.

Einstein a bien compris que les vues de Newton étaient insuffisantes et proposa sa théorie de la relativité générale qui se substituait à celle de ce dernier. Il faut comprendre que la gravitation universelle reste parfaitement valable pour expliquer la très grande majorité des phénomènes astronomiques. 100 cygnes blancs de suite, ce n’est pas rien. Mais il a suffi d’un fait astronomique particulier pour la mettre à mal comme description de la structure de l’univers.

La question qui suit tout naturellement est qu’est-ce qui m’assure que la théorie d’Einstein décrit bien le réel tel qu’il est? Après tout, on a pensé pendant des siècles que le système de Newton était vrai et, nous le savons maintenant, il ne l’était pas.

N’en sera-t-il pas de même de la relativité générale d’Einstein? La réponse est simple. Il n’y a rien qui puisse permettre d’affirmer que la relativité est vraie au sens de parfaitement plaquée à la nature même du cosmos. Certes, elle décrit et prédit des phénomènes que Newton n’aurait pu expliquer, mais rien ne nous assure qu’un jour, il n’y aura pas des faits qui viendront ébranler Einstein. Comment pourra-t-on jamais prétendre décrire le cosmos tel qu’il est dans sa totalité et le prouver?

Mais cela ne signifie aucunement qu’il n’y a pas de vérité. Comme l’exprime Bertrand Saint-Sernin : la curiosité scientifique est philosophique. La motivation du chercheur est de trouver comment le monde est en vérité, c’est-à-dire en réalité[36] ». La vérité scientifique, comme le rappelle Gaston Bachelard, est une vérité qui a un avenir[37].

Chaque paradigme cosmologique expliquait l’univers à sa façon. Ptolémée dont le système a perduré plus de 1 000 ans plaçait la terre au centre de l’univers et avait conçu un système de rouages complexes qui expliquaient les mouvements apparents des astres autour de celle-ci. Lorsque des observations semblaient contredire le système, des détails ad hoc étaient ajoutés au modèle pour le préserver. Il faut bien réaliser qu’il arrive à la NASA d’utiliser « dans ses calculs d’itinéraires de sondes spatiales le modèle géocentrique  de Ptolémée[38] ». Le système sauve les apparences.

Avec Newton, la gravitation s’est montrée si efficace qu’elle a permis à l’astronome Urbain Le Verrier de prédire l’existence d’une autre planète dans notre système solaire en raison de la perturbation de l’orbite d’Uranus autour du soleil. Neptune fut découverte en 1846, tel que l’avait prédit l’astronome. Ce n’est pas rien. Comment pourrait-on conclure ne rien dire de vrai si on peut prédire l’existence d’une planète? Cette planète, elle est bel et bien vraie et elle a été prédite. De la même façon, Einstein a expliqué avec l’aide de son nouveau système, des phénomènes impossibles à intégrer dans le système newtonien. Einstein englobe Newton tout en réussissant à répondre de résultats d’observation révélés par le développement technologique. Comme Einstein l’écrivait : « la nouvelle théorie de la gravitation s’écarte beaucoup de celle de Newton en ce qui concerne ses principes. Mais dans l’application pratique, les deux théories s’accordent si étroitement qu’il a été difficile de trouver des cas où les différences réelles aient pu être soumises à l’observation[39] ».

Il y a donc des propositions vraies sur le cosmos sans que l’on puisse affirmer pour autant dire tout le vrai sur le cosmos. Et cela s’applique aussi à l’infiniment petit. En juillet dernier, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, le CERN confirmait la découverte d’une particule dont l’existence avait été suggérée dès 1964 par, entre autres, le physicien britannique Peter Higgs. Ce boson est considéré par les experts comme la clé de voûte de la structure  fondamentale de la matière. Quelle est la fiabilité de la découverte? 99,99995 %! Comme pour la planète Neptune, la science de l’infiniment petit a prédit l’existence d’une infime particule et il a fallu presque 50 ans pour que cette prédiction soit avérée. C’est fabuleux. Comment, encore une fois, expliquer une telle réussite si la science ne dit rien de vrai sur la réalité?

De la même façon, l’électrodynamique quantique prévoit la valeur du moment magnétique de l’électron avec une marge d’erreur de 30 dix milliardèmes! Le moment magnétique, c’est une grandeur qui permet de mesurer l’intensité d’une source magnétique. 30 dix milliardièmes! C’est, après le point, 10 zéros suivi du nombre 30!  Une expérience récente a confirmé le résultat à l’intérieur de la marge d’erreur. Comme le disent les physiciens Bricmont et Sokal, « cet accord et bien d’autres moins spectaculaires mais similaires, seraient des miracles si la science ne disait rien de vrai – ou au moins d’approximativement vrai – sur le monde[40] »    

Einstein a compris l’importance de la déviation des rayons lumineux par des astres massifs. Il a expliqué le phénomène au moyen de sa propre théorie et eut l’audace tranquille de faire une prédiction, une seule, tout en affirmant que si cette prédiction était contredite par l’observation, alors sa théorie devait être rejetée. En 1919, des observations lui ont donné raison.

Karl Popper, un influent penseur du  20e  siècle a vu tout de suite l’intérêt extraordinaire de l’approche d’Einstein. Ainsi s’exprime-t-il à ce sujet : « […] ce qui m’impressionna le plus, ce fut qu’Einstein annonça clairement qu’il considérait sa théorie comme intenable si elle devait échouer à certains tests […] C’était là une attitude radicalement différente de l’attitude dogmatique de Marx, Freud, Adler, et plus encore celles de leurs successeurs […] Je pensais qu’il s’agissait là de la véritable attitude scientifique […] J’étais donc arrivé, fin 1919, à la conclusion que l’attitude scientifique était l’attitude critique, laquelle ne cherchait pas des vérifications mais au contraire des test cruciaux qui pourraient réfuter la théorie, mais jamais ne pourraient la justifier[41] ».

La falsifiabilité, la réfutabilité ou la testabilité, des mots à peu près équivalents, deviennent avec Popper le critère pour juger du statut scientifique d’une théorie. Des experts ont critiqué finement l’épistémologie de Karl Popper, la trouvant notamment trop restrictive. Je n’entrerai pas dans des détails inutiles pour mon propos, mais il est indéniable cependant que Karl Popper était un réaliste. Il était convaincu que la vérité est ce vers quoi le savoir est tendu. La vérité est un horizon qui, à mesure qu’on s’en approche, semble parfois se dérober au regard. La vérité en sciences est un idéal régulateur et l’effort pour y accéder n’est pas qu’illusion. Il peut être couronné de succès.

La connaissance en elle-même peut varier, les circonstances historiques peuvent aider à expliquer la découverte, mais la vérité comme telle est universelle et intemporelle. Il faut distinguer le contexte d’une découverte du contenu de cette découverte. Il arrive bien sûr que l’on observe en sciences une diversité d’opinions, mais la vérité est possible. Karl Popper a constaté que sa méthode de falsifiabilité menaçait l’idée même de vérité. Le but général de la discussion rationnelle a-t-il corrigé, est de se rapprocher de la vérité[42].

Comme le dit si bien Lévy-Leblond, « des idées de la physique moderne jugées encore il y a quelques décennies ésotériques ou techniques sont devenues aujourd’hui des notions naturelles et intuitives […] Que la terre non seulement soit sphérique mais flotte sans support dans l’espace, notion jadis réservée aux savants les plus avancés de leur temps est aujourd’hui de notoriété générale. Que bien des maladies soient dues à des infections par des êtres microscopiques et non à des déséquilibres d’humeurs, à des miasmes atmosphériques […] ou au mauvais œil du voisin, cette idée pasteurienne révolutionnaire est désormais banale[43] »

2) La deuxième raison de la popularité du relativisme repose sur les interprétations fantaisistes qu’ont tirées entre autres les postmodernes du théorème d’incomplétude de Gödel, de la mécanique quantique,  de la théorie du chaos, de l’auto-organisation et de la géométrie fractale, ces découvertes déconcertantes des 50 dernières années. Les postmodernes commentent plus souvent qu’ils comprennent.  

Le philosophe français, Jean Baudrillard illustre bien ce mode de pensée. Cette grande vedette du postmodernisme qui met de l’avant, au moyen d’un style flamboyant, une pensée déconstructionniste  ne fait valoir quant à moi, qu’un vide d’esbrouffe. « Le réel n’est plus possible[44] » proclame-t-il. Avouez que  ce n’est pas rien, affirmer que « le réel n’est plus possible »! Le philosophe prétend  que tous les référentiels sont liquidés, le réel même est « dissous dans une logique hégémonique d’apparences devenues immortelles[45] ». Il écrit : « que le monde soit aléatoire et indéterminé, la science n’est pas seule à l’affirmer. N’est-ce pas ce qui ressort aujourd’hui de la vie sociale, morale, politique?[46] »     

Baudrillard n’y va pas par quatre chemins. Robert Maggiori résume ainsi la pensée de cet influent postmoderne : « tout alors est frappé par une sorte de « principe d’incertitude, la vérité, le travail, l’information, la richesse sociale, le sexe, le langage, la mémoire, le récit historique, l’œuvre d’art, l’Autre, la culture, la représentation, l’événement lui-même…[47] ». C’est gros! L’événement a tellement disparu d’ailleurs selon Baudrillard qu’il est allé jusqu’à prétendre en 1991 que la guerre du Golfe n’a pas eu lieu!  

Et Baudrillard n’est pas seul. Je cite Régis Debray : « la démence collective trouve son fondement ultime dans un axiome logique lui-même sans fondement : l’incomplétude[48] »

Or, le théorème d’incomplétude de Gödel n’a qu’une application extrêmement précise en mathématique et, comme le rappelle le logicien et mathématicien Jean-Yves Girard, « se manifeste rarement dans des zones intéressantes des mathématiques, au point que la plupart des mathématiciens n’en n’ont jamais vu aucune manifestation[49] ». On étend à la vie courante une découverte mathématique pour initiés qui ne s’applique qu’à des systèmes formels particuliers.

Le sociologue Philippe Corcuff qualifie finement ces propos postmodenes de « discours radical chic[50] ». Ces penseurs au style époustouflant, jamais à court de néologismes et de métaphores sont  impressionnants. Le discours radical chic est tout à l’opposé de la méthode scientifique. Le post-modernisme s’exprime d’autorité, comme le pape. Comme le rappellent Sokal et Bricmont, « dans le discours postmoderne, on rencontre fréquemment l’idée que les développements scientifiques plus ou moins récents ont non seulement modifié notre vision du monde, mais également apporté des changements philosophiques profonds et que d’une certaine façon, la science a changé de nature[51] ».  

Les philosophes postmodernes semblent d’autant plus crédibles que souvent, ils sont souvent incompréhensibles. En voici un bel exemple extrait d’un séminaire de Jacques Lacan qui fut comme le rappellent Sokal et Bricmont un des psychanalystes célèbres de la fin du 20e siècle.[52]

Je commence et tenez-vous bien. « C’est ainsi que l’organe érectile  (…tiens je vois des têtes qui se lèvent…) vient à symboliser la place de la jouissance, non pas en tant que lui-même, ni même en tant qu’image, mais en tant que partie manquante à l’image désirée : c’est pourquoi il (il, c’est toujours l’organe érectile Mesdames et Messieurs) est égalable à racine carrée de -1 de la signification plus haute produite, de la jouissance qu’il restitue par le coefficient de son énoncé à la fonction de manque de signifiant : (-1) ».

Vous n’avez rien compris? Moi non plus! Et même si je vous le relisais 10 fois, ce dont je vous fais grâce, vous ne comprendrez rien parce qu’il n’y a rien à y comprendre. Les physiciens Sokal et Bricmont qui ont commenté ce texte ont fait remarquer qu’il était « très préoccupant de voir notre organe érectile identifié à la racine carrée de -1. Cela nous fait penser à Woody Allen, poursuivent-ils,  qui, dans Woody et les robots, s’oppose à la reprogrammation de son cerveau. Woody dit dans le film : « vous ne pouvez pas toucher à mon cerveau, c’est mon deuxième organe préféré![53] »

Le 23 septembre 2011, lors d’une expérience internationale réunissant 175 chercheurs, un faisceau de neutrinos se serait déplacé entre le CERN près de Genève et le laboratoire souterrain de San Grosso en Italie à une vitesse supérieure à celle de la lumière, ce qui contredit la relativité restreinte d’Einstein. Comment ont réagi les physiciens? Aucun d’eux n’a répété, ne serait-ce qu’une virgule du discours postmoderne. Il n’y a pas eu de suicides parmi eux et contrairement aux prétentions de Baudrillard, le réel  n’a pas disparu. Les chercheurs ont demandé le secours de la communauté scientifique mondiale. Plus de 50 propositions étaient parvenues à l’équipe deux mois plus tard. La mécanique quantique cause peut-être des maux de tête aux physiciens. Elle ne provoque pas de crise existentielle. Et même si le résultat de l’expérience était avéré, « cela n’affecte guère la compréhension du monde à notre échelle, où les phénomènes sont régis par […] la gravitation […]  et l’électromagnétisme[54] ».

Les résultats de la mécanique quantique ont aussi été interprétés par beaucoup qui n’y connaissent rien d’une façon délétère. C’est une question extrêmement complexe que je n’ai pas la prétention de résoudre. Je vais cependant proposer quelques réflexions qui, je l’espère, permettront d’y voir plus clair.

La mécanique quantique a ébranlé la façon intuitive  de concevoir les objets. Il faut oublier les notions de masse, de position, de corpuscule pour y substituer des grandeurs abstraites d’expression mathématique. Les spécialistes discutent encore de l’interprétation de ses conclusions. J’en ai trouvé quatre dont je vous fais grâce.

Il suffit de dire que certains la conçoivent comme incomplète, d’autres la voient comme une procédure où l’idée d’un système physique indépendant de nos observations  n’a pas de sens. Il ne faut pas aller se pendre pour autant. Aussi étrange qu’elle puisse paraître, la mécanique quantique explique entre autres, la couleur des corps, le fonctionnement des semi-conducteurs et les propriétés des métaux.

Le fait même qu’il y ait plusieurs façons d’expliquer la mécanique quantique n’est pas banal. L’humain est capable de la concevoir suivant différents modèles. La réflexion est ouverte, respectueuse et la signification épistémologique de la mécanique quantique s’inscrit dans un espace de discussion logiquement construit.

De plus, puisque les théories explicatives sont à peu près mutuellement exclusives, il n’est pas illusoire de prédire qu’un jour la question sera tranchée. Encore ici, ce n’est pas un mystère insondable mais un problème qui invite, comme le dit le physicien Michel Paty, « à élargir notre sens commun, et plus encore, la rationalité même, dans la structure de sa pensée[55] »

Revenons à notre sens commun. Pendant que des physiciens réfléchissent au formalisme quantique, aux opérateurs hermitiques, au produit scalaire de la fonction f par la fonction g, une mère quelque part au monde accouche dans la joie, un père revient de la pêche avec son  fils, un adolescent se réveille à midi et un couple s’embrasse dans une petite rue de Paris. Brandissez-leur le principe d’incertitude d’Heisenberg ou le mur de Planck! Quelle est l’influence de tout cela sur l’authenticité de ce qu’ils éprouvent?

Je ne suis pas friand des attaques ad hominem mais il faut souligner  que certains penseurs de premier ordre comme Paul Boghossian, Jacques Bouveresse ou Hilary Putnam entre autres proposent comme explication de la dérive des philosophes postmodernes une lutte de pouvoir ou une tentative de résister aux prestiges de la science. Bouveresse le dit ainsi : « écrire d’une façon qui fait si sérieux qu’un non-mathématicien se persuade immédiatement que seul un mathématicien peut parler ainsi, n’est qu’un des nombreux moyens d’obtenir le prestige et le pouvoir que l’on cherche[56] ».

3) Le ressac de la politique internationale incite aussi au relativisme. Le relativisme culturel est une posture qui déculpabilise les Occidentaux à la suite des horreurs dont ils furent responsables dans les pays colonisés. Le relativisme se revêt de la noble cape de la tolérance.

J’en ai vécu un bel exemple dans la péninsule du Yucatan en mars dernier. Le guide excusait les sacrifices d’humains par les Mayas parce qu’ils croyaient assurer ainsi l’ordre cosmique. Il ne s’empêchait pas de critiquer par ailleurs un évêque espagnol qui avait pendu des Mayas résistants à la conversion catholique. Horreur du côté des Mayas et horreur du côté des Espagnols, on s’entend. C’est clair.

Comprendre le geste, ce n’est pas l’absoudre en raison de son contexte historique. Nous avons nos propres coutumes en face desquelles sans aucun doute, nos lointains successeurs frémiront d’horreur. Si on savait lesquelles, on les corrigerait. C’est tout aussi vrai de l’ordre moral que de l’ordre esthétique. On demanda un jour à Claude Debussy; « Maître, quelle sera la musique du 21e siècle? » Il répondit alors : « si je le savais, je l’écrirais ».

Mon guide mexicain n’était pas conscient que sa position est inconfortable. Il excusait les sacrifices humains mais la mesure n’était plus la même pour l’évêque espagnol. Relativisme pour les Mayas, mais absolutisme pour les Espagnols, que je n’absous pas, je le rappelle.   

La tolérance est digne. Elle a l’avantage aussi de nous éviter l’effort de poser un regard critique sur l’autre… et sur nous-mêmes. Mais n’y aurait-il donc en ce monde que diversité de coutumes à propos desquelles il serait impossible d’en juger à l’aune du respect fondamental de l’intégrité physique et psychologique de l’être humain? Rorty aurait donc raison de prétendre que notre répulsion à l’endroit d’Auschwitz n’est que le produit d’un conditionnement culturel?

Le sens commun ne se sent-il  pas heurté? Le fait qu’à première vue, il semble difficile d’articuler un rejet de l’argument de Rorty signifie-t-il pour autant qu’il a raison? N’est-il pas possible de réfléchir sereinement à ce sujet tout en évitant le centrisme occidental  ou de s’ériger en juge suprême?

Il ne s’agit pas ici de poser en exemple pour l’ensemble de la planète comme un impérialiste moral. Une coutume inacceptable dans une société particulière ne signifie nullement que la société qui la pratique soit elle-même barbare. Une telle coutume ne signifie pas davantage que tous ses membres y adhèrent et la pratiquent. Il est possible de réfléchir aux coutumes, aux nôtres aussi en passant, à l’aune du respect fondamental qu’exige toute vie humaine de par sa dignité intrinsèque.   

Pour éviter tout d’abord que l’on me reproche de poser en insolent impérialiste occidental, je veux bien, et de très bonne grâce, nous  soumettre à un mea culpa. Il y a actuellement plus de cinq mille cultures humaines sur terre[57]. L’Occident en est une. Est-il nécessaire de rappeler que la civilisation occidentale est la seule de toute l’histoire humaine qui menace la vie sur la planète? Son extraordinaire développement technologique et  son modèle socio-économique entraînent ce qu’il est convenu d’appeler maintenant la sixième extinction[58].

L’Occident fait courir l’humanité à la catastrophe. La technique est un fait social qui, au gré des hasards de l’histoire, s’est inscrite en Occident dans un imaginaire de puissance illimitée associée à une idéologie de progrès. Toujours plus d’objets, de plus en plus sophistiqués, toujours plus de consommation et voilà une roue qui tourne et qui tourne en s’accélérant, offrant l’image d’une civilisation étourdie par ses succès dans une fuite en avant perçue comme une nécessité alors qu’il s’agit d’une direction  contingente et aléatoire.

Et comment écarter le génocide le plus terrible de l’histoire, celui perpétré par les Espagnols découvrant l’Amérique? Quelques chiffres. En 1 500, on estime la population humaine sur terre à 400 millions. 80 millions d’humains habitent l’Amérique. Cinquante ans plus tard, il n’y en a plus que 10 millions[59].

L’Occident ne se remet pas de sa contrition après l’honteux colonialisme des 19e et 20e siècles. Se prétendant l’aboutissement de l’histoire humaine, notre civilisation en vint à considérer les humains des autres sociétés comme des inférieurs à la mentalité primitive, des sous-humains à peine dignes de faire partie de la même espèce que les Occidentaux. Au 19e siècle souligne Todorov,  il y avait deux attitudes possibles pour légitimer le colonialisme. La première consistait à proclamer que « le but de la colonisation est de propager la civilisation, de répandre le progrès, d’apporter le bien partout. » La deuxième rejetait en bloc les valeurs humanitaires, affirmait l’inégalité des races humaines et le droit des plus forts de dominer les plus faibles[60].

Au même moment, l’anthropologie, constatant une immense variété des coutumes est tombée dans l’excès inverse de l’idéalisation des autres. Au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, les revendications légitimes des pays colonisés se sont ajoutées au débat anthropologique, faisant taire toute prétention occidentale à la supériorité morale, même à l’endroit de coutumes particulières.

Il faut comprendre que le relativisme se retourne malicieusement contre ceux qu’il prétend protéger. « Si tout se vaut », sur quel socle les peuples opprimés se tiennent-ils pour critiquer l’impérialisme occidental? La légitimité revendicatrice des peuples opprimés serait- elle relative? Ou alors, le relativisme serait-il légitime lorsque l’Occidental regarde l’autre, mais à proscrire lorsque l’autre critique l’Occidental? D’un noble humanisme, d’un progressisme apparent, la chute est brutale. On retombe dans un conservatisme à honnir. Il y a là une contradiction insurmontable dont il faut éviter les dérives.  

4. Une dernière cause de cette remise en cause de la vérité se présente lorsqu’on prône le relativisme moral. Je vous invite à bien suivre le raisonnement du relativiste.

1)   Faire état tout d’abord de la grande variété des pratiques morales

2)   Affirmer en conséquence qu’il n’y a pas de morale universelle

3)   Conclure donc qu’on ne doit pas juger les pratiques morales des autres

Mais conclure qu’on ne doit pas juger les pratiques morales des autres, est-ce une proposition relative? Si oui, aucune importance. Si elle ne l’est pas, nous voilà devant la proposition universelle numéro 3 qui ordonne de ne pas juger les pratiques morales des autres alors que le même raisonnement affirme en proposition 2 qu’il n’y a pas de morale universelle. Encore une fois, il y a ici une contradiction  insurmontable.

Le respect des croyances et des opinions, le droit à la liberté d’expression, la liberté de culte constituent des progrès moraux indéniables qui sont parmi les indices les plus probants du progrès moral. Je ne vois pas comment de tels droits fondamentaux pourraient être érodés, même légèrement, sans y voir un recul vers la barbarie.

Or, la tolérance, noble attitude issue d’un long cheminement moral  ne doit pas sombrer dans l’aveuglement ou l’indifférence. Le romancier,  poète et essayiste québécois Fernand Ouellette a écrit de belles pages sur la tolérance. Il convient de citer quelques passages.

La tolérance dit-il, est « la disposition d’une conscience qui accepte le droit de l’autre à être totalement ce qu’il est […] Elle accorde, par analogie, et par instinct de défense, un droit qu’elle veut qu’on lui accorde à elle-même » […] J’accepte l’autre comme être global, c’est-à-dire que j’accepte ses deux caractères fondamentaux d’homme : son individualité et sa socialité […] Une tolérance qui ne surgirait qu’avec ma faiblesse momentanée, ne serait qu’une caricature ou une tactique de ruse. Ila fallu des millénaires d’affinement de l’esprit pour que (l’homme) puisse seulement concevoir l’idée de tolérance […] qui est  le premier stade d’un progrès moral authentique sur le plan de la relation entre les hommes […] Tolérer la pensée d’un autre, ce n’est pas saborder la sienne[61] ».

Le philosophe De Bonald l’a bien exprimé : « la tolérance absolue, ou indifférence, ne convient ni à la vérité, ni à l’erreur, qui ne peuvent jamais être indifférentes à l’être intelligent […] La tolérance absolue ne conviendrait donc qu’à ce que qui ne serait ni vrai ni faux, à ce qui serait indifférent en soi[62] ».

L’Occident contrit, se tait, n’osant plus porter de regard critique ni sur l’autre, ni sur lui-même.

Un autre motif de ce relativisme se retrouve du côté des travers de la démocratie.

Tocqueville a bien décrit cet écueil dressé par l’esprit démocratique. L’égalité des droits dans les démocraties est un acquis irréversible de civilisation, mais elle entraîne une certaine confusion.

Puisque l’on observe une diversité des valeurs au sein des différents groupes sociaux ou sous-cultures, l’égalité de dignité et de droits ne paraît être préservée que si l’on prétend que toutes les valeurs se valent. Comme juristes, on connaît bien les difficultés engendrées par un tel état d’esprit.  

Je pense qu’il y a aussi un effet plus subtil. Avant de l’aborder, je rappelle que je suis un indéfectible démocrate.

L’égalité des votes et l’égalité juridique semblent entraîner au sein de la population l’idée de l’égalité des points de vue, érodant ainsi les inégalités intellectuelles et les niveaux de connaissance.

Tocqueville l’avait bien vu : « ce n’est pas seulement la confiance dans les lumières de certains individus qui s’affaiblit chez les nations démocratiques […] L’idée générale de la supériorité intellectuelle qu’un homme peut acquérir sur tous les autres ne tarde pas à s’obscurcir. À mesure que les hommes se ressemblent davantage, le dogme de l’égalité des intelligences s’insinue peu à peu dans leurs croyances, et il devient plus difficile à un novateur, quel qu’il soit, d’acquérir et d’exercer un grand pouvoir sur l’esprit d’un peuple[63] ».

Raymond Boudon le dit bien : « lorsque l’égalité est une valeur dominante, elle tend à induire une conception relativiste du monde[64] ». Et l’opinion, relativiste par essence, tend ainsi à se substituer à la vérité. Une opinion, c’est précisément l’envers d’une déclaration vraie. Imaginez quelqu’un qui vous dise le plus sérieusement du monde « selon mon opinion, la terre est ronde » Vous le regarderiez de travers. Pourquoi? Parce que la rotondité relève du savoir et non pas de l’opinion.

Les lignes ouvertes radiophoniques vivent de cette confusion. Un auditeur n’a jamais lu un seul mot d’un seul jugement d’un tribunal canadien. Il s’indigne pourtant sans gêne d’une décision unanime de la Cour Suprême du Canada. Vous le constatez souvent comme avocats.

Attention, je ne rejette pas bien sûr le droit à la libre expression. Il constitue une avancée incontestable de la civilisation et est une des  facettes les plus nobles de la tolérance. Il semble que le mot  de Voltaire à ce sujet soit apocryphe, mais il illustre bien mon propos : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ».

Mais il reste que le relativisme trône à la Cour de l’opinion.

De plus, le relativisme moral devrait paralyser logiquement toute tentative de changement au sein d’une culture. Au nom de quoi, à l’intérieur d’une culture particulière contester telle coutume, remettre en question telle législation si tout est relatif? Aucun changement dès lors ne peut apparaître légitime, compréhensible et même concevable. Pourtant, toutes les sociétés, même les plus froides, pour emprunter le terme à Lévi-Strauss, se transforment. Il n’y a aucune société qui demeure figée. Que propose Foucault à ce sujet?

Les changements surviennent « par idiosyncrasie, par goût personnel,  dont on ne peut pas plus discuter que des couleurs[65] ». Le changement serait-il alors provoqué, si Foucault a raison, par l’irruption sans cause d’une somme de goûts personnels? Ou par une fantaisie faisant soudainement consensus? Ou encore suite à une émergence brusque engendrée par le hasard?

Le philosophe Nader N. Chokr note malicieusement que parmi les relativistes, on retrouve les élitistes « gardiens de la pureté et de l’intégrité culturelle », comprenant entre autres […] les officiels […] de la République populaire de Chine[66] ». On voit tout de suite le profit des dirigeants de régimes totalitaires brandissant le relativisme. Ils nous disent : ne vous mêlez pas de nos affaires!

Au nom de quoi en effet pourrions-nous condamner le totalitarisme sous toutes ses formes, les régimes dictatoriaux, le sexisme, le racisme, l’homophobie, l’intolérance religieuse, la pauvreté, les injustices sociales et les atteintes à la liberté, à l’intégrité physique et à la dignité humaine si tout est relatif? Comment justifier même une Charte des droits et libertés fondamentales si tout est relatif et indifférent?

Je termine en concluant que le relativisme, sous quelque forme qu’il emprunte, est à proscrire absolument.

Qu’est-ce que la vérité?

Comme le disait le philosophe Edmund Burke, le temple de la vérité est bâti sur une hauteur.

Je me permets d’ajouter : la vérité est la quête la plus noble de l’humanité. 


[1] Les Imposture intellectuelles, Alan Sokal, Jean Bricmont, Éditions Odile Jacob, Le Livre de Poche, Biblio Essais, Paris 1997, p. 93.

[2] L’Évangile selon la Science, de Piergiorgio Odifreddi, Editions Robert Laffont, Paris, 2003, p. 178, voir aussi Borgès, La Pléiade, tome 1, p. 224.

[3] La Vérité, de Pierre Khan, Éditions Hatier, Paris, 1993, p. 6.

[4] Le Robert Dictionnaire Alphabétique et Analogique de la Langue Française, 1971, Paris, p. 782.

[5] Revue Sciences et Avenir, La Science en Dix Questions, no. 133, déc. 2002/ janv. 2003, p. 34.

[6] Engel, La science en dix questions, p.34.

[7] Ibid.

[8] Frans de Waal, Primates et Philosophes, Éditions Le Pommier, Paris, 2008, p. 103 et 104.

[9] Nicolas Baumard, Humanités et Nature Humaine, Mémoire de maîtrise de philosophie,  Université Paris IV, juin 2002, p. 67.

[10] Ibid., 67.

[11] Revue Sciences et Avenir, Les Grandes Découvertes, no. 126, avril mai 2001, p. 8.

[12] Cité dans Baumard, op. cit., p. 67.

[13] Cité dans Ibid.,p. 54.

[14] Cité dans Ibid.,p. 66.

[15] Cité dans Ibid.,p. 67.

[16] Cité dans Ibid.,p. 69.

[17] Revue Sciences et Avenir, Le Bon Sens et La Science, no. 132, oct. nov. 2002, p. 54.

[18] Baumard, op. cit., p. 71 à 76.

[19] Dictionnaire des Dictons, Proverbes et Maximes, de Pierre Ripert, Éditions Maxi-Livres, Paris, 2001, p. 318.

[20] Le bon sens et la science p. 60.

[21] Cité dans Sokal et Bricmont, op. cit., p. 89.

[22] le juste et le vrai, p. 439.

[23] Sokal et Bricmont, op. cit., p. 34.

[24] Ibid., p. 149.

[25] La Connaissance Objective, Éditions Flammarion, Champs Essai, Paris, 1998, p. 83.

[26] Le Juste et le Vrai, de Raymond Boudon, Éditions Fayard, Paris, 1995, p. 439.

[27] Le sens moral, James Q. Wilson, Éditions Plon, Paris, 1995, p. 22 et 23.

[28] Raymond Boudon, in Revue européenne des sciences sociales, De l’universalisme, du relativisme et de la modernité, Cahiers Vilfredo Pareto, Tome XXXIV-1996-No 106, Librairie Doz, Genève, p. 179.

[29] Foucault, sa pensée, sa personne, p. 23.

[30] Foucault, Sa Pensée, Sa Personne, Éditions Albin Michel, Bibliothèque Idées, 2008 Paris, p. 179

[31] Le Réalisme à Visage Humain, Éditions Tel Gallimard, Paris, 2011, p. 304.

[32] Revue Sciences et Avenir, Les Grandes  Idées du Siècle, Paris, no. 121, janvier 2000, p. 16.

[33] Les grandes idées du siècle. p. 20.

[34] Ibid., p. 19.

[35] Foucault, sa pensée, sa personne, p. 121 et 122.

[36] Revue Sciences et Avenir, La Science en Dix Questions, Hors-Série, no, 136, décembre 2002-janvier 2003, p. 19.

[37] Revue Sciences et Avenir, Les Grandes Idées du Siècle, no. 121, janvier 2000. p. 12.

[38] Les grandes idées du siècle, p. 7.

[39] Einstein, Pensées, Éditions Garnier-Flammarion, Paris, 1976, p. 149 et 150.

[40] Sokal, Bricmont, op. cit., p. 98.

[41] Les sciences sociales dans la philosophie de Karl Popper : la cohérence du système poppérien, de Patrick Blanchenay, Institut d’études politiques de Paris, septembre 2005, p.25.

[42] Popper, p. 60.

[43] Le bon sens et la science p. 61.

[44] Jean Baudrillard n’aura pas lieu, de Philippe Corcuff, Le Monde, 13 mars 2007.

[45] Corcuff.

[46] L’incertitude est-elle notre seule certitude? », Nouvel Observateur, Hors-Série, mars 1998, en ligne, p. 1.

[47] Journal Libération, 7 mars 2007, en ligne.

[48] Jacques Bouveresse, Qu’appellent-ils penser? p. 16.

[49] Les grandes idées du siècle, p. 27.

[50] Corcuff.

[51] Sokal, Bricmont, op. cit., p. 187.

[52] Ibid., p. 55) 

[53] Sokal, Bricmont, op. cit., p. 65.

[54] Sciences et Avenir, novembre 2011, no. 777, p. 10 À 14.

[55] Le bon sens et la science p. 67.

[56] Bouveresse, p. 4.

[57] Marcel Detienne, Geo Histoire, juin-août 2008, p.41.

[58] Mal de Terre, Hubert Reeves, avec Frédéric Lenoir, Éditions du Seuil, Paris, 2003, p. 13.

[59] La Conquête de l’Amérique, Tzvetan Todorov, Éditions du Seuil, 1982, p. 170 et 171.

[60] Les morales de l’histoire, Éditions Hachette Pluriel,1998, Paris, p. 101.

[61] Fernand Ouellette, La tolérance est-elle un mythe? (Liberté, Vol. 6, no. 1, 1964, p. 10 à 23

[62] De Bonald, cité in Les morales de l’histoire de Todorov, p. 306.

[63] De la Démocratie en Amérique, Deuxième Partie, Tome III, Société Belge de Librairie, Bruxelles, 1840, Chapitre 21, p. 32 et 33.

[64] Pluralité Culturelle et Relativisme, p. 5, texte paru dans la revue Comprendre, no. 1, (2000) p. 311 à 339.

[65] Foucault, par Veyne, p. 184.

[66] Nader N. Chokr Revue Tracés, 2007/1, no. 12 p. p. 29 note 9.